CULTUREEN UNESOCIÉTÉ

Millionnaire pour la nuit

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Affalé sur le coussin moelleux du sofa à ma table VIP, je jette un regard autour de moi. La soirée ne fait que commencer mais déjà, la salle est pleine à craquer. Je ne peux m’empêcher de regarder de haut ceux qui n’ont pas l’honneur d’être assis avec les VIP. Le décor est sublime, les jeux de lumière parfaits, les serveurs s’empressent de s’enquérir de mes moindres désirs. Je suis aux petits soins, ce qui n’arrive quand même pas tous les jours.

Mes « amis » qui ont eu la gentillesse de partager leur table avec moi s’amusent comme des fous. « Ou pap bwè anyen? » me demande l’un d’eux, après avoir commandé sa bouteille de Grey Goose. Voilà donc mon moment de gloire ! Prouver que je peux acheter une bouteille de vodka est le moyen idéal de réellement paraître. Pas un verre, je dis bien une bouteille! Avec un haussement d’épaules et un air suffisant, je sors mon portefeuille. Je fais sortir un billet vert et je le passe au serveur. Evidemment, je m’assure que mes « amis » assistent à la scène. J’ajuste fièrement le col de ma chemise, qui m’a d’ailleurs coûté cent quarante-cinq dollars à HEBDO. Oui il a fallu piocher un peu dans le budget du loyer pour ça mais bon… Enfin les trois quart du montant quand même, mais je me dis qu’il vaut mieux vivre dans le présent. Après tout, quatre personnes m’ont complimenté sur ma tenue! Chaussures Gucci et une Rolex que j’ai emprunté à un ami avant la soirée.

La fête bat son plein et je m’apprête à vider mon troisième verre de vodka. Il y a de plus en plus de monde et je m’efforce de tourner la tête lorsque j’aperçois quelqu’un à qui je dois un peu d’argent. « Yo paka wèm nan VIP pandan mdwe yo kòb. On se concentre. Amuses-toi. Tu penseras au fric après la soirée ». À ce moment précis, j’ai l’impression d’avoir un petit ange et un petit démon sur chacune de mes épaules. C’est peut-être l’effet de l’alcool. Je pense à ma mère qui me demandait hier encore de payer la facture d’électricité. « Woy! Kòb la genleu pase nan boutèy la tou ».

Mes « amis » s’amusent comme des fous. Il est temps de commander trois autres bouteilles. Je pourrais feindre de n’avoir pas compris ou entendu. Je pourrais leur demander de m’avancer les sous. Devrais-je avouer que j’ai besoin d’un dépannage? Hors de question! Ils pensent tous que ma situation financière est pareille à la leur. J’ai fait trop bonne impression jusqu’à présent pour me faire abattre.

Je décide plutôt de sortir un deuxième billet pour contribuer. Après une dizaine de minutes, le serveur s’amène avec les autres bouteilles et les tubes pour la shisha. J’aspire à fond, je m’efforce de ne pas tousser. La musique est à point, l’ambiance parfaite, les confettis s’envolent en éclats pour s’éparpiller sur un public euphorique. C’est le moment où tout le monde sort son smartphone pour prendre des « selfies ». Évidemment, il faut que j’en prenne quelques-uns avec les autres VIP. J’émerge un instant du dilemme de mes pensées pour saisir ces clichés qui me vaudront sans doute une centaine de « likes » sur Instagram. C’est déjà ça.

Soudainement, quelque chose ou plutôt quelqu’un attire mon attention. Une fille qui n’arrête pas de me fixer. Ma confiance est à nouveau summum. « Genlè se chemiz la li renmen konsa ». Je remarque qu’elle est également installée à une table VIP. Après des échanges de sourires, je décide de m’approcher. La soirée ne fait que commencer! « Nèg jwenn ».

Chaussures Louis Vuitton, sac à main Gucci pour madame. Je ne peux m’empêcher de penser que cette fille s’intéresse à moi juste parce qu’elle m’a remarqué sur une table VIP. Peu importe, il faut profiter du moment. Elle s’approche de moi et nous commençons à danser. « Tu m’achètes un verre? » murmure-t-elle à mon oreille. « Kèt! Il me reste à peine vingt dollars » me dit mon subconscient. Cependant, l’un de mes amis me fait signe de ne pas laisser passer cette chance. À contrecœur, j’accepte de lui acheter un verre. Elle ne se contente pas d’une bière Prestige ou Presidente. Non, madame veut un verre de rosé. Je peux bien dire adieu à la moitié de ma petite monnaie. Après avoir bu son verre, elle me tapote gentiment l’épaule et s’en va rejoindre ses amies.

Je me sens non seulement utilisé mais  également constraint de garder mon masque devant ceux qui me font signe de la table VIP. Ils supposent tous qu’elle m’a passé son numéro de téléphone. Ce moment de « gloire » m’a pourtant coûté très cher. Si seulement ils savaient !

Vers six heures du matin, au petit jour, la soirée touche à sa fin. D’un air triste, je contemple mon dernier billet de dix dollars. Je ressasse mes soucis. Ma mère ne manquera pas de me faire un rappel pour la facture d’électricité, le concierge me réprimandera pour le retard, la somme exorbitante de mes dettes, la fille qui a dansé avec moi pour avoir un verre, la table VIP qui m’a seulement rapporté soixante-quatre « likes » sur Instagram… Une voix me tire de ma rêverie. Yo man! Ou sonje ou te dwe’m kòb pou gaz la? Et devant mes yeux incrédules, ma dernière coupure s’envole en fumée. Je réalise, un peu trop tard, que je ne suis pas un millionnaire.

 

Commentaires

Ann-Sophie Ovile
I am a girl who is passionate about seeing the world, loving people, the beach, rooftops and red lipsticks. I am trying to make the world a little brighter one article at a time.

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