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Lyonel Trouillot | Lettre ouverte à Alix Didier Fils-Aimé

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Si vous contestez le droit de révocation exercé par le CPT, vous n’auriez pas dû vous précipiter pour remplacer le docteur Conille. Cela ne peut pas être légal et judicieux quand on révoque quelqu’un pour vous nommer, et illégal et malheureux quand on vous renvoie pour nommer quelqu’un d’autre

Cher monsieur Fils-Aimé, je vous écris sans la moindre animosité et avec le respect dû à un citoyen qui a servi son pays. Vous avez été appelé par le Conseil Présidentiel Provisoire pour œuvrer en tant que Premier ministre à la réalisation de la mission qui lui était confiée par la nation : établir les conditions pour la tenue d’élections générales et réaliser ces élections.

On ne saurait vous reprocher d’avoir accepté. Je ne vous accuse d’aucune mauvaise foi. Le fait est que le CPT ne peut pas réaliser la mission à lui confiée à la date du 7 février. Sa légitimité s’arrête à cette date. La vôtre se rapporte à la sienne. Il est donc normal que le CPT invite les acteurs politiques et les représentants de la société civile à discuter et mettre en place une formule consensuelle pour le suivi de la transition.

Et, s’il juge qu’il faut une autre personnalité comme premier ministre le temps de cette mise en œuvre, il ne viole aucune de ses prérogatives. Il est dans son droit, comme il l’était lorsqu’il vous a choisi. Il lui revient de vous remercier pour vos services. Comme il vous revient de le remercier de vous avoir accordé sa confiance sur une durée déterminée.

Si vous contestez le droit de révocation exercé par le CPT, vous n’auriez pas dû vous précipiter pour remplacer le docteur Conille. Cela ne peut pas être légal et judicieux quand on révoque quelqu’un pour vous nommer, et illégal et malheureux quand on vous renvoie pour nommer quelqu’un d’autre.

Cher Monsieur Fils-Aimé, j’entends dire que vous vous opposez à la décision du Conseil. Je préfère croire à une rumeur. Le Conseil, issu d’accords politiques entre des forces haïtiennes avec l’aval d’institutions internationales, est la seule instance habilitée à décider. Il a un contrat politique et moral avec la société, le pays, la nation.

Vous opposer à sa décision serait aussi ridicule que si moi (ou n’importe quel autre citoyen) je disais que c’est MOI qu’il faut comme premier ministre. La nation n’a ni accord ni contrat avec vous comme avec moi pour assurer la transition. Si je prenais les armes et disais au CPT : ôtez-vous, désormais c’est moi qui dirige, cela s’appellerait un coup d’état. Êtes-vous prêt à organiser un coup d’État ?

Dans le concret, vous opposer à la décision du Conseil consisterait à faire quoi ? Utiliser les forces de police comme outil de menace ou de répression envers vos anciens employeurs ? Utiliser les fonds de l’État pour payer des propagandistes, commanditer des manifestations en votre faveur ? Réprimer les forces politiques qui vous accuseraient de n’avoir aucune légitimité ?

Cher Monsieur Fils-Aimé, j’entends dire que vous vous opposez à la décision du Conseil. Je préfère croire à une rumeur. Le Conseil, issu d’accords politiques entre des forces haïtiennes avec l’aval d’institutions internationales, est la seule instance habilitée à décider. Il a un contrat politique et moral avec la société, le pays, la nation.

Tirer sur les milliers de manifestants qui gagneraient les rues ? Dans le meilleur des cas, conduire le pays à la catastrophe annoncée d’élections truquées auxquelles ne participeraient que des ambassades étrangères et que le pays, dans sa majorité, ne reconnaîtrait pas ? L’usurpation de titre et l’imposition d’un pouvoir par la force condamne à la dérive autoritaire. Etes-vous prêt à tuer pour rester au pouvoir ?

Cher monsieur Fils-Aimé, quelle que soit votre évaluation de vous-même (un vieil ami philosophe disait qu’il ne faut pas juger un homme sur l’idée qu’il se fait de lui-même, mais c’est là un autre débat), vous n’êtes pas un sujet historique dans les affaires haïtiennes. Le CPT (qu’on peut ne pas aimer, que je n’aime pas) l’est. S’il parvient à naître des discussions entre haïtiens une entité créée sur une base consensuelle pour gérer l’après 7 février, cette nouvelle entité sera un sujet légitime. Ce sera la seule bonne chose que ce CPT aura fait pour ce pays : organiser sa succession sur des bases démocratiques et consensuelles.

Ne vous laissez pas guider par le soutien de telle ambassade qu’on accuse de ne penser qu’à ses intérêts ou de tel secteur qu’on accuse de ne penser qu’à ses poches, jamais à l’intérêt national. Le docteur Ariel Henry, fort des mêmes soutiens, a perdu notre temps pendant quelque trois ans, à jouer à un antihéros super méchant qui a fini en clown. Quoi que disent, pensent, fassent, des ambassades, cette transition sera haïtienne ou elle ne sera pas. N’entrez pas dans l’histoire en Zorro téléguidé qui n’aurait que la force pour diriger. Vous êtes jeune, et voilà qu’on vous compare déjà à Conzé.

Quant à ces ambassades, il faut que la presse de leurs pays fasse son travail et renseigne les populations sur ce qui se passe en Haïti. Les Etats-Unis sont dans une dérive autoritaire sourde à toute autre raison que l’exercice de leur puissance. Mais les vieilles démocraties européennes devraient expliquer pourquoi ici il est bon que la transition vers des élections soit dirigée par un illustre inconnu de la vie politique, qui ne représente aucun groupement, n’a aucune légitimité, estime n’avoir de comptes à rendre à personne à part ces ambassades, signe des contrats occultes avec des partenaires étrangers dans les domaines économique et militaire.

Quoi que disent, pensent, fassent, des ambassades, cette transition sera haïtienne ou elle ne sera pas. N’entrez pas dans l’histoire en Zorro téléguidé qui n’aurait que la force pour diriger. Vous êtes jeune, et voilà qu’on vous compare déjà à Conzé.

La réussite de la transition ne passe pas par Alix Didier Fils-Aimé, elle passe par une large concertation entre haïtiens. Pourquoi prétendre vouloir aider Haïti et refuser cette liberté de décider de ses affaires au peuple haïtien ? Pourquoi encourager un coup d’État en Haïti ?

Voilà que ces ambassades, les États-Unis en particulier, jettent la suspicion sur votre personne en ne jurant que par vous et en menaçant de sanctions tout haïtien qui ne se soumet pas à leur diktat. Ce n’est pas bien pour vous. Cela fait dire que vous leur donnez quelque chose que vous ne nous donnez pas à nous, Haïtiens, que vous nous prenez quelque chose que vous leur donnez.

Quelle est la part de nous que vous leur vendez qui fait qu’ils vous aiment tant ?L’acte le plus digne serait d’accepter sereinement votre renvoi. Vous avez certes le droit de défendre votre bilan et de réaffirmer la nature patriotique de vos actions. Vous avez aussi la liberté, si vous voulez servir votre pays, d’intervenir dans la vie politique haïtienne en tant que simple citoyen. Peut-être un jour saurez-vous convaincre un village, une ville, un département, le pays entier de voter pour vous.

Votre histoire politique n’est pas finie. Mais elle finira à coup sûr si vous vous lancez dans la folie autoritaire que certains semblent vous conseiller. Pour rester au pouvoir il vous faudra tuer des patriotes, vendre, vous vendre, vous salir d’une laideur et d’une vilenie que ce pays ne vous pardonnera jamais.

La réussite de la transition ne passe pas par Alix Didier Fils-Aimé, elle passe par une large concertation entre haïtiens. Pourquoi prétendre vouloir aider Haïti et refuser cette liberté de décider de ses affaires au peuple haïtien ? Pourquoi encourager un coup d’État en Haïti ?

Vous pourriez aussi parler au conseiller-président Saint-Cyr. Il se dit qu’il usurpe ses pouvoirs en bloquant par des détours administratifs la décision politique et souveraine du CPT. Une telle attitude vous met tous les deux en danger sur le plan symbolique. Il se dit que, enfants de cette bourgeoisie dont Haïti n’est pas le pays, mais seulement le commerce, unis par la classe (d’aucuns en profitent pour parler aussi de couleur, les vieux démons se réveillent facilement), vous vous opposez à la démarche de concertation nationale aux noms de vos privilèges de classe et dans la défense de vos intérêts personnels. On ajoute aussi la peur, en parlant du conseiller-président Saint-Cyr.

Parlez-lui. Qu’il se conforme à la loi de la majorité. Et soyez grand, en disant j’ai fait de mon mieux, l’heure est venue de passer la main. Précédez de quelques jours ou de quelques semaines dans le grand départ ce CPT qui vous a nommé puis renvoyé. N’engagez pas le pays dans une bataille de chefs. Au fond de vous, vous le savez, tous le savent, mais certains étrangers n’en veulent pas, seule une vraie concertation nationale dont vous ne pouvez être le porteur sortira ce pays de ce merdier.

Si homme vous êtes, ce n’est pas le moment de jouer au coq de basse-cour ni au défenseur d’une classe ou d’un clan ni au subalterne préféré de l’international.

Salutations patriotiques

Par : 

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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