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L’inspirante histoire de celui qui sauva la bibliothèque municipale de Petit-Goâve

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Les 26, 27 et 28 janvier 2018, des professionnels haïtiens se sont donné rendez-vous à l’Université Quisqueya (UNIQ) pour discuter de l’avenir du secteur de la bibliothèque en Haïti. Pour une première édition, les Assises nationales des bibliothèques ont connu un franc succès, selon Jimmy Borgella, coordonnateur général de l’événement. Profitant de cette tribune, les organisateurs ont décerné le prix du Bibliothécaire haïtien 2017 à Jean Midley Joseph, un jeune de Petit-Goâve qui a su allier leadership et créativité pour tenir les rênes de la Bibliothèque municipale de sa commune. Son histoire est tout aussi fascinante que l’édifice flambant neuf qu’il dirige.

Parce qu’il est nécessaire de mettre au grand jour les problèmes d’ordre structurel que confronte le secteur bibliothécaire haïtien et d’en débattre les solutions à adopter, les Assises nationales des bibliothèques sont devenues un carrefour incontournable pour la survie de ce secteur d’activité en Haïti. La bibliothèque – étant une voie d’accès non négligeable à l’information, aux connaissances et à la culture – joue un rôle prépondérant dans le développement de toute société. C’est dans cette perspective que la Bibliothecom conjointement avec l’Association des bibliothécaires, documentalistes et archivistes d’Haïti (ABDAH) ont attribué le prix du ”Bibliothécaire haïtien 2017” à Jean Midley Joseph, le 28 janvier dernier.

Jean Midley Joseph (à droite) recevant le prix du Bibliothécaire haïtien 2017 des mains de Luc Stève Honoré, coordonnateur de l’Association des bibliothécaires, archivistes et documentalistes haïtiens (ABDAH).

 

« On a cru bon de créer une activité qui pourrait insuffler à la communauté des bibliothécaires une nouvelle compréhension du métier, tout en priorisant la dimension de leadership », informe Jimmy Borgella qui est également le fondateur et le président de Bibliothecom*. L’idée est avant tout de mettre sur pied une sorte de récompense honorifique qui encourage et fait la promotion de toutes les actions posées par les professionnels du milieu, et qui ont une portée sociale, économique et politique. Dans ce contexte, Jean Midley Joseph a été le candidat parfait pour l’année 2017.

L’amour du livre, une affaire de jeunesse

C’est au cours de cette même année qu’a été inaugurée la Bibliothèque municipale de Petit-Goâve, que le séisme du 12 janvier 2010 avait détruite. Cet imposant bâtiment érigé sur un terrain de 230 m2, est le dénouement d’un long combat mené par Jean Midley Joseph, le promoteur de ce projet de reconstruction. « C’est dans le cadre d’un projet de l’Union Européenne et de l’ONG Agro Action Allemande que j’ai sollicité une intervention en faveur de la bibliothèque. La décision de reconstruction est venue après », raconte Jean Midley.

Marié et père d’un petit garçon, le natif de Petit-Goâve – âgé aujourd’hui de 33 ans – s’intéresse à la lecture dès son enfance. En marge de sa formation académique, sa participation à des concours de génie scolaire lui a permis de cultiver cette pratique de lecture. « Quand j’étais en classe de sixième année, j’ai commencé à participer à des concours de génie, ce qui m’a obligé à fréquenter très souvent la bibliothèque », assure-t-il. Au fil des ans, sa passion ne s’est pas éteinte. Ainsi le retrouvait-on tous les jours – à l’exception du dimanche – à la bibliothèque municipale durant le premier semestre de l’année 2002.

Midley, le leader dans les situations difficiles

Les troubles politiques qui ont marqué le début des années 2000 vont causer la fermeture de ladite bibliothèque pendant environ quatre ans (de juillet 2002 à 2006). Cette regrettable situation aura le mérite de révéler ses qualités de leader. Alors qu’il étudiait la communication sociale à la Faculté des sciences humaines (FASCH), il a pris la tête d’un mouvement –  impliquant des notables de la ville – qui exigeait la réouverture de la bibliothèque. Cette tentative n’a pas été vaine puisque Françoise Beaulieu Thybulle – la directrice de la Bibliothèque Nationale d’alors –, les a contactés peu de temps après. Plus tard, un concours a été lancé pour prendre les rênes de la bibliothèque de Petit-Goâve. Et Jean Midley en est sorti lauréat. Depuis 2006, il est à la tête de cette entité.

Cette fonction a permis au leader qu’il est de s’affirmer. Au début de son administration, la bibliothèque comptait environ deux mille (2000) ouvrages. Deux ans après, cinq mille (5000) autres ouvrages ont été ajoutés, grâce à des réseaux qu’il s’est constitués notamment dans la diaspora avec les Petit-Goâviens d’origine.

En 2010, le tremblement de terre a causé d’énormes dégâts à Port-au-Prince, mais aussi à Petit-Goâve. La bibliothèque municipale s’est effondrée. Le ”trésor” de Jean Midley semble alors s’ensevelir. Mais ce dernier a su tenir tête. Après avoir fait montre de ses capacités de leadership, le moment était venu pour lui de faire place à sa créativité.

Quand la créativité se mêle à l’utile

Des quelques livres qu’il a pu récupérer des débris, il s’en est servi pour continuer à rendre fonctionnelle la bibliothèque, même sans infrastructures. Cet exploit a été possible grâce à une structure itinérante qu’il a montée, dont la mission était de continuer à desservir la population, les jeunes en particulier, jusque dans leurs camps de retranchement.

Le succès de cette expérience a attiré l’attention de l’American Library Association, la plus grande et la plus ancienne des associations de bibliothèques au monde. Celle-ci leur a apporté son aide en les aidant à louer un espace pour abriter la bibliothèque, tout en assurant la fourniture des équipements nécessaires. De 2011 à août 2017, la bibliothèque offrait ainsi ses services dans un espace temporaire.  Aujourd’hui elle est reconstruite sur son ancien site pour le plus grand plaisir de Jean Midley qui invite la communauté à l’assister dans la gestion de l’espace, notamment en le préservant des agitations politiques.

Et comme la créativité est addictive, Jean Midley Joseph ne s’est pas arrêté là. Toujours dans un esprit de proximité, il veut que ”sa bibliothèque” aille à la rencontre de ses abonnés ou de ses potentiels lecteurs. C’est là que lui est venue l’idée de la bibliothèque mobile, “Biblio Moto”. « Biblio Moto est une bibliothèque qui se promène et qui, en même temps, invite les intéressés à visiter nos infrastructures où ils pourront s’installer plus confortablement », précise Jean Midley qui, visiblement, est très satisfait dans cette nouvelle aventure.

Jean Midley Joseph sur la Biblio Moto, concept qu’il a imaginé pour amener la lecture dans les coins les plus reculés.

Depuis septembre 2017, il parcourt les rues de la cité soulouquoise à la recherche de nouveaux abonnés, tout en faisant des animations de lecture. « Nous sommes en train de réfléchir sur la possibilité d’ajouter un deuxième tricycle pour nos animations lecture, nous confie-t-il. D’ici le mois de mai, nous aurons une autre Biblio Moto pour continuer à sillonner les rues. »

Avec de maigres ressources et un staff réduit (ils ne sont que trois), les gérants de la Bibliothèque municipale de Petit-Goâve font de leur mieux pour garder en vie ce patrimoine culturel. « Il faut sauver la bibliothèque », affirmait d’ailleurs l’immortel Dany Laferrière dans une lettre adressée au directeur de la bibliothèque de Petit-Goâve. Et Jean Midley Joseph en a bien l’intention.

 

 *Compagnie haïtienne de services aux bibliothèques.

Commentaires

Romaric Fils-Aimé
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