AYIBOFANMEN UNE

Les sourires de la détresse

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Le bus roulait à vive allure quand notre fenêtre a brusquement cessé de défiler le littoral splendide de la côte sud. On atteignait une zone habitée. En l’espace de quelques secondes, des maisons puis des gens se sont offerts à notre vue de voyageurs fatigués. Le bus a ralenti quand on l’a vu, cet homme, étendu par terre dans le sens de la longueur, gisant dans une mare de sang.

La foule, amassée sur le trottoir, lui a tourné le dos. De l’autre côté de la rue, deux voitures, fracassées l’une contre l’autre restent figées. Comme une pantomime du sinistre. Ça n’a duré que 10 secondes.

– Ma journée est ruinée, as-tu lancé nonchalamment, la mine dégoutée.

Assise juste à côté, tu ne m’as pas parlé depuis le départ et malgré mon envie, je n’ai pas insisté. Tu as préféré coller ton visage angélique et pubère contre la fenêtre en vitre, l’écouteur bien enfoncé dans les oreilles. On s’est dévisagé en secret. Ton regard innocent, vif et doux, se confondant avec les arbres et la mer qui passent.

– C’est affreux, ai-je répondu, mine de rien.

Un tantinet surprise, t’as enlevé ton écouteur, pour me demander de me répéter.

– C’est affreux que des gens puissent perdre la vie sur un coup de volant mal placé, avais-je ajouté le ton détaché.

– Oui, tu as raison, as-tu répliqué en enroulant les oreillettes autour de ton cou.

Le sang chaud du mourant a brisé la glace entre nous. Et on a commencé sur un registre funeste. Tu m’as raconté ta phobie des accidents, tes crises d’angoisses dans les enterrements. Je t’ai expliqué le stoïcisme, Épictète et le détachement. Je t’ai parlé longuement des avantages à ne s’en faire que pour ce qui dépend de nous. Tu as hoché la tête et souri, l’air à l’aise, dévoilant tes dents d’une blancheur immaculée.

– J’ai la chance de voyager avec un mannequin…

– Et moi avec un philosophe, as-tu répliqué amusée.

C’est vrai que ta silhouette est une promesse de volupté. Ta peau d’ébène, tes joues légèrement gonflées, tes seins rebelles dans un t-shirt moulant et tes longues jambes émergeant d’une jupe modeste m’ont fait penser à une de ces égéries de parfum dont les mecs de ma génération sont si friands.

Subitement, tu t’es tournée vers moi tendrement, une profonde tristesse tapie au fond du regard.

– Ça va ?

Tu as détourné les yeux. Comme pour cacher ton âme, comme pour retenir des larmes.

Le silence s’est réinstallé jusqu’à ce que tu me parles de ton mari. Devrais-je dire ton futur mari car promesse de mariage ne vaut pas mariage.

Tu m’as raconté sa jalousie, ses scènes, tes privations et parfois ses coups. La fêlure dans ta voix laisse passer l’écho d’une souffrance effroyable et d’une rage apaisée.

C’est alors que je t’ai demandé de me parler de toi. De ton bac passé avec brio. De ton diplôme de secrétariat et de tes rêves de visiter le Japon. Pourquoi tu restes avec lui ?, ai-je risqué. Pourquoi à 25 ans ne pas chercher un travail et voler de tes propres ailes ? Pourquoi s’enchaîner quand la liberté est à portée de volonté, à hauteur de détermination ?

Tu m’as alors expliqué ton désarroi et ta phobie de porter sur ton corps des hommes que ton cœur insupporte. Des hommes qui promettent du travail, qui parfois font travailler et demandent à être compensés, à être dédommagés en nature. Tu préfères rester sous la responsabilité de ton mari as-tu soupiré, abattue.

En quoi est-ce si différent avais-je pensé demander quand tu as posé délicatement ta main sur ma jambe et penché ta tête sur mon épaule.

Tu es sympathique et à l’écoute, m’as-tu soufflé à l’oreille. Je n’ai pas répondu. Je ne savais quoi répondre quand tu m’as dit vouloir quitter ton futur mari si j’acceptais d’être avec toi.

Ephraïm

Image: oceantrader.co

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La rédaction de Ayibopost

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