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Les offres de bourses d’étude sont parfois des arnaques. Voici comment s’en protéger.

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Les arnaqueurs ne manquent pas d’imagination

Demi fréquentait l’Église adventiste de Nazon. Un jour, une amie lui dit qu’une femme venant de l’église adventiste de Carrefour de l’Aéroport avait fait passer un message disant qu’elle donnait des bourses d’études pour l’Équateur. 

« Elle m’a dit que je n’aurais que 2 000 dollars américains à payer, raconte Demi, qui a préféré taire son vrai nom. Les billets d’avion et la chambre étaient inclus, parce que c’est une bourse. Et une fois arrivée, ils devraient me prendre en charge. »

La nouvelle s’est répandue. Novembre 2010, Demi et 26 autres personnes ont quitté Port-au-Prince pour Quito. Ce n’est qu’en janvier 2011 qu’ils ont commencé à sentir l’arnaque, en cherchant à rentrer à l’Universidad Central del Ecuador

En tout, cette femme, en complicité avec son fils, a récolté près de 60 000 dollars américains, parce que certains avaient payé bien plus que 2 000 dollars.

Après un an et quelques mois, Demi et quelques-uns de ses compagnons d’infortune sont rentrés en Haïti. Mais la plupart ont dû rester en Équateur parce qu’ils ne pouvaient pas payer le billet d’avion de retour. D’autres encore ont voulu traverser dans des pays comme le Chili ou le Brésil.

« Certains d’entre nous sont allés voir la police pour la dénoncer, mais elle n’était pas en Équateur, rapporte Demi. C’est son fils qui était avec nous, car elle restait en Haïti pour envoyer des gens vers lui. L’homme a été arrêté, puis libéré sous caution. Mais il s’est enfui pour le Brésil ; l’affaire n’a jamais été jugée au tribunal. »

Demi n’a pas de nouvelles des personnes qui sont parties bien avant elle en Équateur, par l’entremise de cette dame et de son fils. La communication par téléphone d’Haïti vers l’étranger n’était pas facile en 2010. Ce manque d’information a joué en faveur des arnaqueurs.

Se protéger

Les malfrats utilisent des e-mails, des applications de messagerie comme Whatsapp, ou encore Facebook et Twitter pour faire des offres mensongères  souvent depuis l’autre bout de la planète. Ils n’ont généralement aucun rapport avec l’université ou l’institution en question. 

Ces escrocs utilisent des noms de programmes de bourses d’ambassades, de fédérations ou d’universités qui sont connues du grand public. Ils présentent l’e-mail ou le message de la même façon que le ferait l’institution. Ils utilisent le logo de l’institution, ou faussent une signature.

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Vérifier l’information sur les pages, comptes, ou sites officiels de l’institution, c’est la première chose à faire avant de postuler pour une bourse. Il faut aussi investiguer auprès des proches et amis, et fouiller les antécédents de la personne qui offre la bourse pour s’assurer de sa légitimité. Il est souhaitable aussi de chercher d’anciens bénéficiaires.

C’est possible de ne pas tomber dans le panneau en examinant si l’e-mail vient d’un domaine public comme @yahoo, @outlook ou @gmail au lieu du domaine de l’université ou de l’ambassade en question.

Il est mieux de vérifier auprès de plusieurs sources toutes ces informations avant de remplir les formulaires, ou de penser à payer quoi que ce soit. Il convient de faire dans la vigilance si la bourse demande des transferts d’argent par Western union ou Moneygram vers un représentant qui vit dans un pays où cette université n’existe pas. 

Les universités ou les fondations n’utilisent pas de tierce personne pour octroyer des bourses. Il faut les contacter directement sur leur email ou leur site internet officiel. Il est important de se méfier des offres de bourse qui ne demandent que des informations de base, comme nom et numéro de téléphone. Les vraies bourses sont bien plus exigeantes. 

« Les parents ont aussi un travail à faire », estime Donnatela Julien. Elle est une ancienne boursière du programme Fulbright, un système de bourses d’études sélectif et basé sur le mérite, subventionné conjointement par les États-Unis et par les gouvernements d’autres pays comme Haïti. 

« Comme c’est une bourse, les parents ne posent aucune question. L’enfant paye son ticket et s’en va. Ils ne savent pas où il va dormir, ou bien qui va le retrouver à l’aéroport », poursuit-elle.

Le cas Ayiti College 

Certaines fois, c’est encore plus difficile de flairer l’arnaque. En juillet 2020, un scandale a éclaté avec Ayiti College, et des étudiants haïtiens envoyés en Pologne. Le professeur Józef Kwaterko de l’Université de Varsovie est l’auteur de la correspondance qui a médiatisé ce dossier.

Roodley Nosthe a bénéficié d’une bourse du gouvernement polonais en 2010. Il a étudié dans cette université. « J’ai rencontré ces étudiants haïtiens à Varsovie, raconte Nosthe. Leurs soi-disant programmes de bourses étaient si différents du mien. Soit les représentants de ladite institution ne connaissent pas le système universitaire polonais, soit ils n’avaient pas de bonnes intentions. Voire les deux à la fois. »

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Durant la même période, une autre histoire a terni la réputation d’Ayiti College. Carel Pedre disait offrir une bourse d’études. Les conditions ? Payer des frais d’application de 100 dollars américains, avec le code CP2020 pour une réduction de 50 %. Sachant que la popularité de l’animateur de radio allait pousser des milliers à s’inscrire, le public avait crié à l’arnaque.

Finalement, Carel Pedre a annoncé Jovens Junior Pierre comme gagnant de cette bourse. Mais nul ne sait combien de personnes ont donné ces 50 dollars, sans rien obtenir. En janvier 2021, la page où il fallait déposer l’argent n’est plus disponible. Mais la section ENSPIRE qui offre des bourses sur le site d’Ayiti College, continue d’exiger de s’y enregistrer en remplissant un formulaire

« La plateforme s’est positionnée en tant qu’intermédiaire entre les universitaires et les postulants. Elle n’avait pas de fonds disponibles pour offrir une bourse », commente Marc Ruben Claude, un analyste financier qui a reçu de nombreuses bourses dans sa vie dont celle de l’OEA. Pour cet ancien boursier, ces deux éléments ont attiré son attention et ils l’auraient fait reculer s’il avait envie d’appliquer.

Il y a de nombreux mécanismes de financement de bourses, comme les organismes qui offrent de payer les études, mais exigent ensuite un pourcentage sur le salaire lorsque la personne intègre le marché du travail. Ou bien les prêts accordés pour les études qu’il faut rembourser après un nombre d’années.

Les universités ou les fondations n’utilisent pas de tierce personne pour octroyer des bourses

« Même s’il y a des bourses partielles et des bourses complètes, dans le processus d’application ils ne vous demandent pas de payer, ajoute Marc Ruben Claude. Ils se basent souvent sur le mérite ou sur le besoin. Si une personne doit payer, c’est dans les démarches qu’elle fera elle-même, comme traduire ses papiers légaux en anglais. »

De l’aide disponible

Conscient des nombreux cas d’arnaques liées aux bourses d’études, Marc Ruben Claude, Donnatela Julien et d’autres anciens boursiers ont mis sur pied Maximax. Cette entreprise existe depuis trois ans, et elle offre des services d’encadrement aux personnes qui cherchent à financer leurs études supérieures ou qui rédigent leur mémoire de fin d’études.

L’entreprise offre des séances de formation pour postuler dans des programmes de bourses comme Fulbright ou Chevening. Ces séances sont gratuites et ouvertes à tous. Mais si la personne souhaite des consultations personnalisées avec un mentor, elle doit verser une contribution.

Il n’y a pas que Maximax qui lutte contre l’arnaque en Haïti. L’association Ayiti Nou Vle A, vient aussi de lancer NouPaEgare qui instruit la population sur les systèmes MLM (Marketing Multi Level) ou autres systèmes pyramidaux.

NouPaEgare produit aussi des vidéos ou des articles-témoignages de gens qui ont pris part aux opportunités de business, comme Avon , Amway, 5Linx, Beonpush etc. Ils parlent aussi des publicités mensongères de certains produits, comme Momat ou TLC.

Hervia Dorsinville

Commentaires

Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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