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En Haïti, à chacun son unité de mesure

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En Haïti, les mesures varient d’un commerçant à un autre. Cette variation dépend non seulement des zones, mais parfois de l’humeur du vendeur. Ce qui crée un déséquilibre entre l’acheteur et le vendeur

Dans presque toutes les rues de Port-au-Prince, des marchandes ambulantes à l’affut invitent à la consommation. Milienne est l’une de ces femmes qui chaque jour, parcourent plusieurs kilomètres pour écouler leurs produits. « Melon, Melon », peut-on l’entendre chantonner, alors qu’elle sillonne La fleur Du Chêne offrant du pamplemousse haché.

Elle vient de Decayette. Pourtant, ses produits sont gardés dans un entrepôt au marché Salomon. Chaque matin, elle prend un melon et s’en va traverser la ville. « Je peux aller dans plusieurs zones à pieds. Je ne rentre pas tant que je n’ai pas fini de vendre parce que je n’ai pas de réfrigérateur pour conserver le melon. »

La femme n’a de mesure que son couteau. À partir de 15 gourdes, elle désaltère ses clients, agressés par le soleil cuisant de la zone Metropolitaine. « Je ne suis pas sûre de pouvoir donner une part égale pour un même prix à chaque fois » , admet Milienne. La mesure dépend de l’humeur de la vendeuse et d’autres facteurs hautement subjectifs.

Du riz, pois… Photo: Ayibopost / Laura Louis

Le pouvoir d’achat de beaucoup d’Haïtiens ne leur permet pas de se procurer un melon entier (650 gourdes selon Milienne. Ce prix peut varier selon le poids et la provenance du melon).

« Cup » et « bras », des mesures problématiques

Tout bouge à la Rue Oswald Durand. Entre la Faculté d’Odontologie, le centre psychiatrique Mars & Kline et les stations de bus (Delmas, Carrefour Feuilles, Gérald), des marchands ambulants, vendeurs sur place, passants et autres s’entremêlent dans un fracas assourdissant alors que l’insalubrité ronge l’espace.

Carlo, un homme frisant la quarantaine vend dans cette rue depuis 2013. Il étanche la soif de toute personne voulant siroter « un bon » clairin national.

« Bwa kochon », « asosi », « Zo devan » et « Detranpe » sont entre autres ses spécialités. Carlo se positionne adossé au mur d’un bâtiment, il se sert d’un parapluie usé pour se protéger du soleil et de la pluie. En face de lui trônent des galons et bouteilles de verre remplies d’alcool.

Il n’existe pas réellement une mesure spécifique pour l’alcool, les vendeurs utilisent couramment un récipient en plastique (cup).

Le cup. Photo : Ayibopost / Laura Louis

Pour servir sa clientèle, il utilise un cup de 5 Oz à six traces. 25 gourdes est le prix minimal pour acheter chez Carlo. « Je verse l’alcool jusqu’à la troisième trace pour ce prix. Pour arriver à la sixième, le client doit avoir trente gourdes. »

Carlo n’est pas certain d’être toujours méticuleux, mais il essaie de faire de son mieux. D’ailleurs, c’est avec ce commerce qu’il prend soin de sa famille depuis 2013.

Des fils électriques

Dieulima est un autre vendeur de la rue Oswald Durand. Il se trouve devant le centre psychiatrique en face de Carlo. Il a devant lui une brouette remplie de fils électriques. C’est avec le mètre (un instrument dont se servent les maçons) qu’il les mesure.

Cependant, Dieulima n’a pas de mesure concrète pour toute sa marchandise. Pour les fils nylon (corde à trois fils) par exemple, il utilise le « bras ». Cette mesure consiste à s’ouvrir les deux bras aussi larges que possible avec les deux bouts du fil passant dans chacune de ses deux mains. Dieulima répète ce mouvement six fois durant pour 15 gourdes.

Mesure « bras ». Photo : Ayibopost / Laura Louis

Ainsi, « 6 ‘‘bras’’  valent 15 gourdes », explique-t-il. Le problème qu’il y a avec cette soi-disant mesure c’est qu’elle n’est pas objective. Elle peut varier selon la taille du vendeur. Dieulima peut faire environ 1m70, par conséquent, son ‘‘bras’’ diffère totalement de celui d’un éventuel vendeur qui ferait par exemple un mètre. « Quand je donne 6 ‘‘bras’’ pour 15 gourdes, quelqu’un d’autre pourrait offrir 5 ou 7 pour le même prix selon sa taille. »

 Quand la précarité défie les mesures

Les produits sont morcelés, détaillés et charcutés pour être conformes au pouvoir d’achat de la demande. C’est ainsi que des tiges de bois d’allumettes sont vendues par demi-douzaine ou douzaine au marché de la Croix-des-bossales. Les marchands offrent des épices (entre autres, ail, poivre, girofle), mais aussi shampoings et rinses dans des sachets plastiques.

Marchandises exposées. Photo : Ayibopost / Laura Louis

Les mesures ne sont pas toujours stables. De ce fait, les producteurs, les revendeurs et les commerçants n’ont pas de garantie.

À chaque zone son unité de mesure

En 2002, Hiliside Agricultural Program (HAP) a mené une enquête sur la perception des prix et des unités de mesure de certains produits agricoles en Haïti. Cette étude qui a été financée par l’agence américaine USAID a montré que les unités de mesure varient d’une zone à une autre. Par exemple, dans certaines régions, des produits comme l’igname sont commercialisés dans des paniers alors que dans d’autres, ces mêmes produits sont servis dans des cuvettes.

Du riz, spaghetti, ail… Photo : Ayibopost / Laura Louis

L’enquête préconise la standardisation des mesures pour toutes les zones par exemple le fait de n’utiliser que le sac pour les vivres.

Cependant, les sacs peuvent ne pas être toujours uniformes et le poids des produits peut varier. En conclusion, HAP a proposé la balance sans fraude pour des mesures constantes dans toutes les régions du pays.

Toutefois, le problème des mesures semble plus complexe que ce que l’on pourrait imaginer. Par exemple, Milienne achète un melon à 650 gourdes, elle préfère en acheter une douzaine à 7500 gourdes pour économiser 300 gourdes. Même quand les mesures seraient standardisées et que Milienne ferait balancer ses melons, il y aurait toujours un problème si les balances étaient frauduleuses.

Commentaires

Laura Louis
Je prends plaisir à vous informer.

    OPINION: Et si on décidait tous d’ignorer la loi en Haïti ?

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    L’insuffisance cardiaque touche beaucoup plus les femmes haïtiennes

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