SOCIÉTÉ

Les gallons d’eau stockés au soleil, un danger pour la santé en Haïti

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Le mauvais stockage des gallons contribue à la dégradation du plastique et à la détérioration de la qualité de l’eau, selon des études scientifiques

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Des supermarchés et des stations à essence en Haïti entreposent pour des temps relativement longs des contenants de gallons d’eau traitée au soleil, ce qui peut contribuer à détériorer la qualité de l’eau ou favoriser la dégradation du plastique. Cette pratique pose ainsi un risque pour la santé humaine, selon deux chimistes et deux responsables de sociétés de production d’eau contactés par AyiboPost.

Exposé au soleil de façon continue, le plastique se dégrade et se mélange à l’eau à des niveaux microscopiques.

Vue depuis le parking de Star Mart, sur l’avenue Martin Luther King à Nazon, des contenants de gallons d’eau « traitée » exposés au soleil étaient observés le 12 décembre 2023. | Photo : Fenel Pélissier

Selon un rapport de l’Endocrine Society publié le 15 décembre 2020, les contenants en plastiques contiennent des produits qui peuvent perturber le système hormonal et provoquer le cancer, le diabète, des troubles de la reproduction et des déficiences neurologiques chez les fœtus et les enfants en développement.

Une autre étude publiée le lundi 8 janvier 2024 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences révèle une sous-estimation de la quantité de particules de plastiques présentes dans l’eau embouteillée vendue aux États-Unis.

Exposé au soleil de façon continue, le plastique se dégrade et se mélange à l’eau à des niveaux microscopiques.

L’étude démontre que l’eau en bouteille — dépendamment de la qualité du contenant — pourrait contenir jusqu’à 100 fois plus de particules de plastique que ce qui était précédemment estimé, car les recherches antérieures ne considéraient que des microplastiques, ou des morceaux compris entre 1 et 5 000 micromètres.

Une bouteille d’eau typique d’un litre contient environ 240 000 fragments de plastique en moyenne, selon l’étude. Les nanoplastiques retrouvés dans ces contenants représentent une plus grande menace pour la santé humaine que les microplastiques parce qu’ils sont assez petits pour pénétrer les cellules humaines, s’introduire dans la circulation sanguine et avoir un impact sur les organes.

Ces nanoplastiques — un micromètre de longueur, ou un soixantième de la largeur d’un cheveu humain — peuvent passer par le placenta jusqu’aux corps des bébés à naître.

Contactée par AyiboPost, Marie Emmanuelle Lahens, chimiste et responsable du laboratoire de contrôle de qualité chez Caribbean Bottling Company (CBC) distributeur de l’eau Culligan, réitère la nécessité d’entreposer les gallons d’eau de la compagnie « à l’abri du soleil dans un endroit frais et sec ».

Etiquette gallon eau Culligan

La compagnie « Eau Alaska » conseille aussi à ses distributeurs de ne pas laisser les gallons au soleil, selon Miché Saint-Jean, le responsable de marketing et de recouvrement. Mais, contrairement à Culligan, l’entreprise n’inscrit pas l’avertissement sur l’étiquette de ses gallons.

Des contenants de gallons d’eau « traitée » entreposés au soleil à Olympic Market, à Lalue. | Photo : Fenel Pélissier

L’ozone, un composé chimique utilisé pour désinfecter l’eau et tuer ses bactéries, se décompose naturellement sous l’effet prolongé du soleil. Ceci réduit progressivement son efficacité et engendre à la longue la prolifération de bactéries, rendant l’eau moins propre.

« Un gallon ou une bouteille d’eau, qui contient de l’ozone peut rester jusqu’à douze mois, suivant la date de la production sans produire de bactéries», analyse Marie Emmanuelle Lahens, de Culligan. «Mais, continue la chimiste, si une bouteille d’eau est restée pendant longtemps au soleil, l’ozone va disparaître dans l’eau et la période de préservation va diminuer. »

La fédération européenne des eaux embouteillées qui représente plus de 600 producteurs a publié un guide en 2012 qui recommande aux professionnels de ne pas entreposer leurs produits à l’extérieur. Mais la structure estime que le stockage est acceptable s’il est sous couvert, sous film plastique et pour une durée de « moins de 24 h. »

La compagnie « Eau Alaska » conseille aussi à ses distributeurs de ne pas laisser les gallons au soleil. Mais, contrairement à Culligan, l’entreprise n’inscrit pas l’avertissement sur l’étiquette de ses gallons.

Les moyens de la Direction Contrôle de la Qualité et de la Protection du Consommateur du Ministère du Commerce sont insuffisants pour assurer la supervision de l’eau dans les points de vente, selon Willy Bien-Aimé, responsable de la DCQPC.

En réalité, c’est toute la chaine de distribution de l’eau qui menace la santé de la population.

Lire aussi : Presque aucune supervision de l’État sur «l’eau traitée» vendue en Haïti

Selon les données de 2016 de la DCQPC, une cinquantaine de grandes et moyennes entreprises de traitement d’eau et environ 90 kiosques de revente d’eau sont répertoriés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. L’État haïtien n’exerce presque aucune supervision sur ce secteur.

La dernière étude menée par la Direction nationale de l’Eau potable et de l’Assainissement entre 2014 et 2015 dans les dix départements du pays montre que 68 % des 300 sources en eau utilisées pour l’approvisionnement de la population étaient contaminées.

Des contenants de gallons d’eau « traitée » entreposés au soleil à Olympic Market, à Lalue, le 16 décembre 2023.| Photo : Fenel Pélissier

Dans le cas des puits et des eaux souterraines, 3 % présentent des caractéristiques physico-chimiques ou chimiques pouvant présenter des risques sanitaires.

Selon un autre rapport de la Banque Mondiale publiée en 2018, pour des services en eau et assainissement en milieu urbain, les services fournis par les centres techniques d’exploitation de l’eau (CTE), qui font partie de la DINEPA, sont également de mauvaise qualité.

À Port-au-Prince par exemple, les clients du CTE sont servis en moyenne 26 heures par semaine, d’après le rapport. Dans 20 % des cas, les échantillons d’eau testés ne respectent pas les normes officielles.

Par Fenel Pélissier

Image de couverture :Un travailleur soulevant des bidons d’eau potable | ©  Photo : freepik


Visionnez ce reportage d’AyiboPost sur la pollution et la contamination des nappes phréatiques dans la zone de Morne Hôpital et dans la ville de Port-au-Prince, publié en 2020 :


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Fenel Pélissier est avocat au Barreau de Petit-Goâve, professeur de langues vivantes et passionné de littérature.

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