Certains maires paient des gangs pour accéder au site de Truitier. La difficulté d’accès à cette décharge aggrave une crise déjà extrêmement grave de collecte et de gestion des déchets dans la capitale et ses environs.
Des groupes armés bloquent l’accès à Truitier, le seul site de décharge publique de la région métropolitaine de Port-au-Prince, et imposent des taxes aux camions municipaux.
Cette taxation imposée par les gangs, dans un contexte où certaines communes accueillent des camps de déplacés victimes de violences, complique davantage la collecte et la gestion des déchets, selon deux responsables municipaux et deux anciens maires interrogés par AyiboPost.
« Nous ne pouvons plus nous rendre à Truitier comme c’était le cas auparavant », explique Guerslyn Charles, maire adjoint de Port-au-Prince.
La présence des gangs, qui exercent un contrôle strict sur le site, dissuade les chauffeurs de camions municipaux d’y déverser les déchets collectés.
Depuis 2024, les gangs de la coalition Viv Ansanm contrôlent les principales routes reliant Port-au-Prince aux autres villes du pays, où ils installent des postes de péage.
D’autres postes de contrôle sont également érigés à l’intérieur même de Port-au-Prince, sur des routes secondaires, par les bandits armés.
Une enquête d’AyiboPost publiée en juin 2025 a révélé que les gangs imposent aussi des taxes aux maisons funéraires et aux familles souhaitant inhumer leurs proches au cimetière de Port-au-Prince.
L’ancien maire de Carrefour, Jude Édouard Pierre, raconte qu’il a cessé dès 2018 d’envoyer les camions municipaux à Truitier, après que des véhicules de la mairie ont été interceptés par des hommes armés.
Élu en 2016, reconduit par arrêté présidentiel en 2020, il a démissionné en janvier 2025. Depuis deux ans, des groupes armés contrôlent désormais cette commune en l’absence d’autorité élue.
Pierre affirme que, depuis son départ, le service municipal ne collecte plus les déchets dans les rues de Carrefour.
Selon lui, les gangs taxent les camions municipaux voulant accéder à Truitier.
« Des maires paient beaucoup d’argent pour que leurs camions puissent accéder au site et y déverser les détritus », confie l’ancien édile à AyiboPost.
L’ancien maire de Carrefour, Jude Édouard Pierre, raconte qu’il a cessé dès 2018 d’envoyer les camions municipaux à Truitier, après que des véhicules de la mairie ont été interceptés par des hommes armés.
Les entreprises privées souhaitant utiliser Truitier doivent également s’acquitter de taxes imposées par les gangs, selon un cadre du Service national de gestion des résidus solides (SNGRS).
« Parfois, [les gangs] vont jusqu’à s’emparer de nos camions en les confisquant aux chauffeurs », poursuit ce cadre sous couvert d’anonymat pour sa sécurité.
Il explique qu’une carcasse de camion de l’institution est restée bloquée sur la route de Truitier, après que les hommes armés ont empêché le chauffeur d’y accéder.
« Après des tentatives pour ramener une partie du camion, les bandits ont tabassé la personne qui a osé venir remorquer le reste », ajoute ce cadre du SNGRS.

Un employé du Service Voirie de la mairie de Port-au-Prince, jette des détritus à côté du local de Tag Market à Canapé-vert. Photo prise par Fenel Pélissier le 5 août 2025.
Un ancien maire de Cité Soleil révèle à AyiboPost que les gangs armés établissent désormais des postes de péage sur l’axe de Carrefour Duvivier menant à Truitier.
« Tous les camions qui empruntent cette voie doivent payer pour passer », précise-t-il, sans pouvoir indiquer les montants exigés.
La mairie de Cité Soleil, toutefois, est exemptée de ces paiements illégaux.
« Notre municipalité ne verse rien aux gangs pour déverser ses camions à Truitier », confirme Luckson Michel, directeur de la mairie, affirmant ne pas connaître les sommes payées par les autres chauffeurs.
Pourtant, précise-t-il, la gestion des déchets reste un défi colossal, d’autant que Cité Soleil reçoit aussi des déchets provenant d’autres communes.
« Pour le volume de déchets que nous recevons, la municipalité n’est pas équipée pour tout collecter », déplore le directeur.
Notre municipalité ne verse rien aux gangs pour déverser ses camions à Truitier-Luckson Michel
La mairie dispose de trois camions compacteurs (dont deux fonctionnent), d’un camion-benne fréquemment en panne et d’une chargeuse (Backhoe Loader).
Contacté par AyiboPost, Francky Roland, chef du site de Truitier, affirme que la décharge demeure opérationnelle.
« Notre travail est strictement technique. Nous n’avons pas de relations directes avec les compagnies, publiques ou privées, qui déposent leurs déchets sur le site. Si elles sont en contact avec [les gangs] à l’extérieur, nous n’en sommes pas informés », précise-t-il.
Face à ces obstacles, la mairie de Pétion-Ville se tourne vers la localité de Titanyen. Pour y accéder, ses camions empruntent la route de Canaan, une zone sous contrôle de la coalition Viv Ansanm.
« Par mesure de prudence, nous n’envoyons pas nos chauffeurs lorsqu’il y a des affrontements armés dans ces zones », explique Staco Amazan, maire adjoint de Pétion-Ville.

Un homme ramasse les ordures près des locaux du ministère communication à Bois-Verna. Photo prise le 22 août par Fenel Pélissier
Les autres sites utilisés auparavant par la municipalité, dont Laboule 12 et Eddy One à Tabarre, sont désormais aux mains des gangs.
Une décision du ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, en août 2024, a interdit à la mairie de Pétion-Ville d’utiliser la décharge sauvage de Laboule 12, pourtant l’un des rares sites encore accessibles.
Cette mesure visait à protéger la santé des riverains et à préserver la nappe phréatique, unique dans la région.
Selon Amazan, la situation rend aujourd’hui la collecte et la gestion des déchets extrêmement compliquées dans la commune, qui accueille en plus des milliers de déplacés chassés d’autres zones par la violence.
« Pétion-Ville n’a jamais généré une telle quantité de déchets auparavant », souligne-t-il.
Avec seulement trois camions-bennes et trois camions compacteurs opérationnels, la tâche reste ardue.
« Nos camions peuvent transporter sept tonnes et jusqu’à dix-huit mètres cubes d’ordures, mais nos chauffeurs ne peuvent faire que deux voyages par jour au maximum, en raison de la distance jusqu’aux sites de décharge », ajoute l’élu.
« Si nous pouvions augmenter notre flotte – par exemple disposer de dix camions –, cela nous permettrait de faire vingt voyages par jour, à raison de deux par camion. Le CNE nous aidait auparavant, mais cette institution est aujourd’hui démobilisée », poursuit Staco Amazan.
De son côté, la municipalité de Port-au-Prince crée des espaces de décharge provisoires dans des zones inhabitées de plusieurs quartiers, indique Guerslyn Charles.
Selon lui, une dizaine de sites provisoires sont ainsi installés dans des quartiers comme Canapé-Vert et Bourdon, « en attendant de pouvoir les transférer vers des lieux de traitement appropriés ».
Bien avant l’arrivée des déplacés, Port-au-Prince faisait déjà face à d’énormes difficultés pour gérer ses déchets.
Aujourd’hui, la situation est critique : la mairie ne dispose que d’un seul camion compacteur et d’un camion-benne.
Le CNE nous aidait auparavant, mais cette institution est aujourd’hui démobilisée-Staco Amazan
Les camps de déplacés produisent une masse de détritus qui excède largement la capacité municipale.
Selon Guerslyn Charles, les coûts de gestion sont très élevés : carburant, pièces de rechange, entretien et vidanges régulières. « Et la mairie ne dispose d’aucune rentrée financière », insiste-t-il.
Dans plusieurs quartiers, l’insalubrité progresse. Des particuliers transportent eux-mêmes des déchets et les jettent dans les ravines.
Le problème dépasse Port-au-Prince.
Selon la Banque mondiale (2018), Haïti génère environ 6 380 tonnes de déchets par jour. La capitale en est la principale productrice.
Seuls 12 % des déchets solides urbains sont collectés, et la contribution des services publics reste très faible.
En 2015, le ministère des Travaux publics, Transports et Communications (MTPTC) évaluait la production de Port-au-Prince à 900 000 tonnes par an, dont seulement 25 % étaient acheminés vers des sites de décharge.
Le coût de traitement était alors estimé à 710 gourdes par tonne.
Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), dans une étude intitulée Gestion des déchets solides en Haïti : une analyse exploratoire, souligne qu’Haïti ne dispose pas de décharges correctement équipées.
La plupart des sites sont des dépotoirs à ciel ouvert, où les déchets sont brûlés sur place.

Un homme sort des détritus dans un camion pour les jeter dans une ravine à la Rue Camille Léon à Turgeau. Photo prise par Fenel Pélissier le 3 Août 2025
Une loi adoptée en septembre 2017 a créé le Service national de gestion des résidus solides (SNGRS), en remplacement du Service métropolitain de collecte des résidus solides (SMCRS), dont l’action se limitait à Port-au-Prince.
Placée sous tutelle du ministère de l’Environnement, cette nouvelle institution est chargée de la collecte, du transport, du tri, du recyclage et de la transformation des déchets à l’échelle nationale, ainsi que de la fixation des normes et de l’application de sanctions.
Mais selon le cadre du SNGRS déjà cité, l’institution souffre d’un manque criant de moyens matériels et financiers.
« Le peu de matériel dont nous disposons est usé ou en mauvais état, faute d’entretien. Plus de 70 % du budget est consacré aux salaires. Même le parc automobile de la mairie de Delmas est mieux équipé que celui du SNGRS », souligne-t-il.
L’ancien maire Jude Édouard Pierre confirme : « Le SMCRS n’arrivait pas à donner de résultats à l’échelle métropolitaine. Son champ de compétence a été élargi au niveau national sans augmentation des ressources humaines, ni des moyens financiers et matériels. »
Selon la Banque mondiale (2018), Haïti génère environ 6 380 tonnes de déchets par jour. La capitale en est la principale productrice.
« Malgré sa flotte de véhicules, la mairie de Carrefour n’arrivait pas à gérer ses déchets. Alors, que dire du SNGRS, qui n’a aucune ressource et une mission nationale », conclut-il.
Pourtant, avec une stratégie adaptée et des investissements ciblés, les déchets haïtiens pourraient devenir une ressource d’exportation.
En 2018, le pays a exporté pour 3,35 millions de dollars de déchets métalliques et plastiques, selon la Banque de la République d’Haïti (BRH).
Par : Fenel Pélissier
Couverture | Homme marchant dans une décharge. Source : freepik
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