ÉCONOMIE

Les banques haïtiennes risquent d’être exclues du système financier international

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Haïti peut être exclu du système financier international, à cause du blanchiment de l’argent sale, selon le Groupe d’action financière. Si le pays était placé sur une liste noire, les conséquences seraient catastrophiques

C’était en juin 2016. L’Iran prenait place sur le banc des accusés au sein du Groupe d’action financière. La puissante institution intergouvernementale accusait le pays de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme.

L’indulgence du GAFI était accessible, pourtant. L’Iran s’est retrouvé sur une « liste grise » de pays en surveillance renforcée, le temps que ses dirigeants complètent une feuille de route remplie de recommandations et de réformes.

À l’expiration du délai accordé à l’Iran en janvier 2018, le pays n’avait pas complété les changements nécessaires. Et de ce fait, le GAFI l’a placé sur sa « liste noire ».

Cette décision représente un coup de massue, en marge de sanctions unilatérales américaines pour son programme nucléaire. Les banques et institutions financières internationales ont arrêté de travailler avec les compagnies et banques de l’Iran, considérées comme des pestiférées à haut risque.

Cette isolation s’est accompagnée d’une chute accélérée de la valeur de la monnaie locale, d’une baisse radicale de l’injection d’investissements étrangers, d’une hausse des prix des produits alors que des ressortissants iraniens voient des banques étrangères fermer leurs comptes.

Comme l’Iran en 2016, Haïti vient de s’offrir une place sur cette fameuse «liste grise », selon une note sortie par le GAFI le 25 juin dernier. Entre autres, l’institution accuse Haïti de ne pas faire assez pour lutter contre le fléau de l’argent du crime dans son système financier.

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Les responsables du secteur ont désormais une feuille de route remplie de recommandations et de réformes à implémenter. Sinon, Haïti risque de rejoindre l’Iran et la Corée du Nord sur la « liste noire » et d’être considéré comme un pays récalcitrant, qui facilite le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

« En économie [l’introduction d’Haïti sur la liste grise] constitue un signal, explique l’économiste Thomas Lalime. Dès que la République dominicaine, ou n’importe quel autre pays, sait que vous êtes surveillé de près par le GAFI, ils commencent à vouloir s’écarter de vous par précaution. »

Neuf exigences

La première évaluation d’Haïti remonte à 2008, en marge des « émeutes de la faim ». La dernière prenait place en mai dernier. Elle s’est faite d’abord en ligne, selon les révélations d’une source bien informée. Les représentants d’Haïti — dont le ministre de la Justice Rockfeller Vincent — se sont ensuite rendus à Miami pour finaliser le processus.

Le GAFI fait neuf exigences à Haïti. Ses banques et institutions financières doivent par exemple prouver une augmentation dans l’identification, la recherche et la récupération d’argent provenant du milieu criminel. Le pays doit aussi démontrer qu’il identifie, mène des enquêtes et conduit des procès contre ceux qui se rendent coupables de blanchiment d’argent. Une section sera créée au sein du ministère de la Justice pour enregistrer et rédiger des rapports sur ces affaires. Et les autorités doivent partager des informations dans le domaine avec les partenaires étrangers.

« Il faut montrer beaucoup de bonne foi, exécuter le plan que vous avez arrêté, et ne pas venir avec des excuses. Ils vont vous suivre de près », précise la source bien au courant du processus.

Ce n’est pas la première fois qu’Haïti se retrouve sur la sellette pour les défaillances graves observées dans son dispositif de lutte contre la circulation de l’argent sale.

En 2019, le Groupe d’action financière de la Caraïbe avait sorti une évaluation dans laquelle Haïti avait accumulé les mauvais points. Le pays a enregistré les plus faibles notes dans la catégorie des actions prises pour combattre le blanchiment d’argent. C’est aussi le même cas de figure pour la confiscation des sommes provenant du crime comme le kidnapping ou la corruption.

En novembre 2016, le GAFI avait sorti une note publique pour demander à ses membres de « considérer le risque posé par Haïti », à cause de l’insuffisance des progrès observés dans la lutte contre le blanchiment d’argent.

Jean Baden Dubois est gouverneur de la Banque de la République d’Haïti depuis 2015. En marge des critiques acerbes du GAFI, il avait observé, un an après son accession au poste lors d’une conférence à Washington, que trois institutions financières des États-Unis ont refusé de faire affaire avec les banques haïtiennes.

« Le système financier est toujours en mesure d’effectuer des transactions financières internationales, mais le phénomène de réduction des risques a affecté [ces trois dernières années] les relations, en particulier avec les banques correspondantes aux États-Unis, avait alors déclaré Jean Baden Dubois. C’est très inquiétant, car les États-Unis sont le pays avec lequel Haïti fait la majorité de son commerce et la plupart des envois de fonds viennent de là. (…) Imaginez une minute si les transferts d’argent ne pouvaient pas être effectués vers Haïti. »

« Un chemin difficile »

Quatre jours après l’annonce du GAFI pour mettre Haïti sur sa liste grise, le président de la banque centrale a accordé une entrevue au journal Le Nouvelliste.

Dans cette entrevue, Jean Baden Dubois n’a pas parlé des risques de l’impossibilité d’envoyer de l’argent en Haïti parce que certaines institutions financières peuvent, en voulant protéger leur réputation et parer les risques de sanction, cesser de faire affaire avec un pays se trouvant sur la liste grise du GAFI.

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« Ce sera un chemin difficile, mais il faut qu’Haïti puisse s’assurer que les lois et règlements sont en place, et surtout que les dispositions en vigueur sont appliquées par tous les acteurs aux fins de renforcer l’intégrité du secteur financier », a déclaré Jean Baden Dubois.

Qu’est-ce qui a concrètement été fait ces dernières années pour lutter contre le blanchiment d’argent ? Les banques haïtiennes sont-elles réticentes à appliquer les mesures prises par la BRH ? Jean Baden Dubois n’a pas répondu aux questions d’AyiboPost.

Les pays figurant sur la liste grise peuvent faire face à des sanctions économiques de la part d’institutions comme le FMI et la Banque mondiale. Les sources d’inquiétudes potentielles de ces entités sont d’ailleurs nombreuses. Le scandale de corruption PetroCaribe demeure une affaire non résolue par la justice. Personne ne peut dire comment sont dépensées les dizaines de millions de dollars du Fonds national pour l’éducation, mis en place sous la présidence de Michel Joseph Martelly. Des dépenses récentes pour le référendum, le coronavirus ou la caravane du changement soulèvent d’importantes questions de transparence.

Selon des informations parvenues à AyiboPost, L’Association professionnelle des banques doit sortir incessamment une note pour affirmer la possibilité de gagner la bataille de l’implantation des exigences du GAFI.

Haïti doit en effet gagner cette bataille. Les institutions comme l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF) doivent entrer en lutte contre l’argent du crime, effectivement. Dans le cas contraire, le reste de l’économie pourrait s’effondrer avec une insertion d’Haïti sur la liste noire du GAFI. Ce qui enfoncerait le pays dans une crise économique encore plus aiguë.

Widlore Mérancourt est éditeur en chef d’AyiboPost et contributeur régulier au Washington Post. Il détient une maîtrise en Management des médias de l’Université de Lille et une licence en sciences juridiques. Il a été Content Manager de LoopHaïti.

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