SOCIÉTÉ

Les âmes brisées de la rue

0

« Bebe, bèl moun, lage on ti bagay nan men m’ non, mon amour! »

Je sortais du gym, remplie d’énergie et prête à affronter la journée, lorsque ce monsieur qui me demande des sous chaque matin s’approcha. Ce ne fut pas sa présence qui me dérangea mais plutôt ces propos déplacés à mes yeux. Agacée, je fis mine de l’ignorer. Néanmoins quelque chose m’arrêta lorsque j’ai voulu démarrer. Et si tout ce qu’il lui fallait c’était une petite leçon ? me dis-je. Je baissai donc ma vitre et lui lançai : « Ou konnen ke menm si on moun te sou ba w’ kòb sa a, li pa t’ap fèl jis paske w’ap rele l’ konsa? Ou pa panse sa ? »

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre à ce moment, mais cet homme se transforma. Son expression changea soudainement et il baissa la tête comme si je l’avais déshabillé. Un peu honteux, il me fit signe que oui. Je remontai ma vitre pour m’en aller, mais je décidai de l’appeler à nouveau. Il s’approcha et je lui dis : « M gen on bagay m ka ba ou, men demen fè m’ wè ou chanje atitud epi m’ ap ba ou l’. » Avec un sourire il me fit comprendre qu’il acceptait le challenge.

Si je partage ceci avec vous, c’est parce qu’il est impossible de nos jours de circuler dans les rues sans qu’un mendiant n’essaie de nous soutirer de l’argent afin de subsister. Il arrive souvent à ceux en situation de donner de ne pas être en mesure de le faire pour une raison quelconque ou simplement de ne pas en avoir envie. Oui, ça arrive…

Cependant, je ne peux m’empêcher de remarquer une attitude particulièrement alarmante chez ces « mendiants ». Il parait que depuis quelques années, la misère les a endurcis, et rendus beaucoup plus agressifs. Les jeunes qui se précipitent vers nous afin de tenter d’essuyer nos voitures, n’hésitent pas à nous faire comprendre que nous pouvons aller au diable lorsque nous n’avons rien à donner. Certaines fois, ils tapent sur le véhicule sans gêne. Cette agressivité est non seulement inquiétante mais ferme le cœur de ceux qui voudraient bien être généreux.

Nous ne les percevons plus comme de simples mendiants. Nous nous méfions plutôt de ces gens qui semblent nous en vouloir d’en avoir plus qu’eux. Je fus tentée de me laisser endurcir par cette triste réalité. Cependant, la compassion qui m’habite m’a plutôt portée à réfléchir. La question n’est pas « Pourquoi sont-ils si aigris ? », mais plutôt « N’ont-ils pas le droit d’être frustrés ? Peut-on blâmer le manque d’éducation et de retenue de ceux qui n’ont pas eu la chance de grandir dans un foyer modèle ? Que ferais-je à leur place ? ». Toutes ces questions trottent dans ma tête et je ne peux m’empêcher de penser que si seulement ces gens apparemment si différents avaient grandi dans un environnement rempli d’amour où ils avaient pu s’émanciper, dans un cadre soucieux de la moralité, ils auraient sans le moindre doute un comportement différent.

Toutefois, nous savons tous que nous ne pouvons pas changer le monde avec un tour de magie. Le changement, c’est planter une graine autour de soi, avec une parole aimable ou par des actions plus visibles telles que la mise en place de centres d’accueil. Bref, nous ne sommes pas limités. Certaines fois, nous nous mettons en colère contre le monde, mais un petit peu de notre temps, un peu d’attention peuvent faire bouger les choses.

Ce matin, un fait habituel et même banal de notre quotidien haïtien a réveillé ma conscience assoupie et m’a portée à réaliser l’aggravation des inégalités sociales au sein de notre société.

 

Image: Positive activism

.

Commentaires

Ann-Sophie Ovile
I am a girl who is passionate about seeing the world, loving people, the beach, rooftops and red lipsticks. I am trying to make the world a little brighter one article at a time.

Educateurs d’aujourd’hui, Héros de demain…

Previous article

Kreyòl pa lènmi pyès lòt lang

Next article