Viols, séquestrations, justice expéditive… Krisla et ses soldats imposent leur loi sur la commune de 500 000 habitants
En mars 2025, à Arcachon 32, dans la commune de Carrefour, une banale dispute de voisinage autour de l’accès à un robinet a basculé dans l’horreur lorsque Bosal, un chef de gang basé dans la zone, est intervenu dans le conflit.
Sollicité par l’une des familles, l’homme arrive accompagné de ses hommes et enlève trois membres de l’autre camp, sans sommation.
Raphaella, 26 ans, l’une des personnes enlevées, raconte à AyiboPost avoir été séquestrée, battue et violée avec sa cousine durant plusieurs jours.
Après leur libération, les deux femmes ont dû fuir la commune, sous les menaces de Bosal, identifié comme un sous-chef du gang de l’influent Chrisla « Krisla » Chéry.
Cet épisode, loin d’être isolé, révèle l’emprise tentaculaire des gangs sur cette commune d’un demi-million d’habitants, installée depuis au moins 2024 après le départ des derniers policiers.

Sous-commissariat de Saint-Charles à Carrefour, mars 2026. Photo : AyiboPost
Sans forcément chasser les habitants, ils investissent les quartiers, imposant une cohabitation contrainte où ils s’érigent en juges et bourreaux.
Pour consolider cette emprise, Krisla place ses lieutenants dans des quartiers comme Diquini, Bizoton, Arcachon ou Mon Repos. Ces sous-chefs collectent les péages, extorquent les commerces et gèrent des « prisons » privées où sont détenus ceux qui défient leur ordre arbitraire.
Cette justice parallèle, illustrée par le drame vécu par Raphaella, s’affiche désormais sur les réseaux sociaux.
En juillet 2025, une vidéo devenue virale laisse entendre une voix interrogeant une jeune femme de dix-huit ans, accusée d’avoir abandonné son bébé de six mois, et menaçant quiconque reproduirait de tels actes d’« emprisonnement » et du paiement d’une « amende » pour obtenir sa libération.
Quelques semaines plus tôt, une autre séquence montrait une adolescente de quinze ans, le visage tuméfié, pressée de questions par le chef de gang Krisla pour avoir poignardé son petit ami après que ce dernier l’avait frappée.
Cette violence touche de plein fouet les plus vulnérables dans le contexte d’extension de l’influence des gangs armés.
Raphaella, 26 ans, l’une des personnes enlevées, raconte à AyiboPost avoir été séquestrée, battue et violée avec sa cousine durant plusieurs jours.
Entre janvier et novembre 2024, l’organisation féministe Nègès Mawon a documenté 436 cas de violences sexuelles dans le département de l’Ouest. Selon ses conclusions, Carrefour rejoint Cité-Soleil et Gressier au rang des zones les plus meurtrières pour les femmes.
Deux résidents de Carrefour interrogés par AyiboPost expriment leur inquiétude face à l’enrôlement de jeunes de leurs quartiers au service du gang dirigé par Krisla.
Selon les dernières données de l’UNICEF, le recrutement et l’utilisation d’enfants par les groupes armés en Haïti ont explosé en 2025, augmentant d’environ 200 % par rapport à l’année précédente.
« Je connais plusieurs jeunes avec qui j’ai grandi, et d’autres beaucoup plus jeunes que moi, qui sont maintenant enrôlés dans le gang », confie à AyiboPost un jeune vidéaste de 25 ans vivant dans le quartier de Lamentin.
Depuis que les bandits sont arrivés, poursuit-il, on vit dans la peur. « Dans mon quartier, par exemple, on est obligés de mesurer ce qu’on dit et avec qui on le dit, car tout le monde est considéré comme un potentiel proche des gangs armés », précise l’homme, qui préfère garder l’anonymat pour ne pas subir de représailles.
Entre janvier et novembre 2024, l’organisation féministe Nègès Mawon a documenté 436 cas de violences sexuelles dans le département de l’Ouest. Selon ses conclusions, Carrefour rejoint Cité-Soleil et Gressier au rang des zones les plus meurtrières pour les femmes.
Ce jeune vidéaste confie à AyiboPost avoir évité, de justesse, d’apparaître dans une vidéo selfie tournée par un gang, arme à la main, dans la cour d’un supermarché en décembre dernier. Les gangs sont omniprésents, et le professionnel craignait que son image ne soit associée à ceux-ci dans des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.
En l’absence de toute force contraignante dans les rues, les bandits armés n’hésitent pas à s’afficher en public, à se filmer ou à se montrer armés aux guichets des banques ou même dans les supermarchés.
Dans ce contexte, des habitants expliquent avoir adapté leur quotidien en fonction de l’influence grandissante des gangs.
Par exemple, un étudiant en physiothérapie, installé dans la commune depuis plus de douze ans, témoigne qu’en 2025, alors qu’il se rendait à l’église à Fontamara, il est tombé sur l’un des bandits de la zone, lequel a laissé entendre qu’il pourrait lui tirer dessus pour s’approprier ses bottes.
Selon cet étudiant, qui préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, des pasteurs déconseillent désormais à leurs fidèles de porter des vêtements trop voyants pour « éviter les ennuis ».
« Je connais plusieurs jeunes avec qui j’ai grandi, et d’autres beaucoup plus jeunes que moi, qui sont maintenant enrôlés dans le gang », confie à AyiboPost un jeune vidéaste de 25 ans vivant dans le quartier de Lamentin.
Pour financer leur train de vie et poursuivre leurs activités criminelles, les gangs multiplient les postes de péage à l’intérieur de la commune tout en extorquant les commerces.
En 2025, un étudiant et artisan de 26 ans voit sa petite entreprise de fabrication de sandales à peine lancée vaciller, faute de pouvoir se procurer des matières premières sur place. L’installation d’une dizaine de points de péage illégaux entre le centre-ville de Port-au-Prince et Carrefour a entraîné une flambée des prix pour certains produits.
« Un produit acquis à Port-au-Prince pour 500 gourdes peut ainsi être revendu ici à près de 1 000 gourdes », poursuit l’homme, qui ne souhaite pas révéler son identité car il vit encore dans la commune. Il dit connaître d’autres entrepreneurs également contraints de fermer leurs commerces ou de quitter la zone.
En janvier dernier, des chauffeurs de transport public ont dû observer une grève de trois jours pour protester contre l’installation d’un nouveau point de racket à la rue Magasin de l’État. Cette réalité perdure en dépit des multiples interventions annoncées par les forces de l’ordre.
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L’un des plus importants centres hospitaliers de la zone, l’hôpital Adventiste d’Haïti situé à Diquini, n’échappe pas à la sphère d’influence des bandits armés. « Parfois, ils arrivent à s’immiscer dans la salle d’urgence, où ils font soigner leurs partisans blessés lors d’attaques de drones de la police », confie à AyiboPost une source au sein de l’hôpital.
En avril 2025, après plusieurs mois d’absence de la commune en raison de l’insécurité provoquée par la présence de gangs, le maire titulaire de Carrefour, Jude Édouard Pierre, annonce sa démission du cartel municipal. Quelques jours plus tard, le chef de gang Krisla lance un mot d’ordre de grève qui paralyse la commune, exigeant la nomination d’un nouveau maire.
Ailleurs dans la ville, les habitants résistent à leur manière. Pour protéger leurs enfants de cet environnement jugé hostile, certains parents renoncent aux écoles locales.

Une camionnette devant la prison civile de carrefour, mars 2026. Photo : AyiboPost
Une femme de 35 ans, qui requiert l’anonymat pour des raisons de sécurité, explique à AyiboPost qu’elle préfère accompagner chaque jour ses deux filles — âgées respectivement de trois et neuf ans — à l’école à Bois-Verna, en traversant la route de Martissant, plutôt que de les inscrire dans un établissement local. Elle justifie ce choix par la volonté de faire en sorte que ses enfants « n’aient pas de mauvaises fréquentations ».
D’autres résidents vont jusqu’à aménager leurs propres espaces de loisirs dans leurs quartiers, plutôt que de fréquenter ceux mis en place par les groupes armés.
« Ces derniers mois, trois nouveaux bars ont ouvert dans mon quartier. Les gens cherchent à s’éloigner de l’emprise des gangs », confie à AyiboPost un autre étudiant de l’Université d’État d’Haïti, résident à Mon Repos. « Les gangs prétendent remplacer l’État dans la commune », poursuit le jeune étudiant en sciences humaines, « mais ils n’en ont fait que reproduire les dérives. »
Par : Wethzer Piercin , Fenel Pélissier & Ronaldo Jerôme
Couverture | Des camionnettes faisant la circulation. En arrière-plan, le marché « dèyè pòs» à côté du Sous-commissariat de Saint-Charles à Carrefour, mars 2026.
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