ÉCONOMIE

Le « secteur de la borlette », blanchisseuse d’argent du kidnapping en Haïti ?

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Les banques pullulent dans ce secteur peu contrôlé par l’État

La majeure des banques de borlette échappe au contrôle des deux entités régulatrices de ce secteur d’activité en Haïti. Cette désorganisation fait augmenter les risques d’intégration de l’argent sale dans le système formel, à travers les jeux de hasard.

Les autorités sont au courant du danger. L’Unité centrale de renseignement financier (UCREF) s’était entretenue avec des responsables de jeux de hasard en 2018. Les discussions ont tourné autour de l’urgence de prendre en compte la borlette dans le processus de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Ce, conformément à la loi de novembre 2013 qui mentionne ce secteur à risque à travers son troisième article.

« La borlette en Haïti se vend cash », analyse une source bien au courant des pratiques. Il demande l’anonymat pour des raisons de sécurité. Selon cette source, « l’une des façons de légitimer l’argent de la drogue et du kidnapping est d’obtenir une fiche de borlette prétextant qu’on a gagné la somme en jouant au loto. Ainsi, cela facilite les dépôts au niveau de la banque qui légalement doit demander la provenance des fonds, à partir d’un montant conséquent ».

Les banques pullulent dans ce secteur peu contrôlé par l’État. Photo : Carvens Adelson pour AyiboPost

De plus, rien n’empêche un propriétaire de banque de borlette de créer des fiches de vente inexistantes pour des sommes importantes, fruits d’enlèvements contre rançon. Les reçus de vente ne sont pas communiqués à une autorité régulatrice, avant les tirages, ce qui donne au propriétaire le pouvoir d’inventer les ventes qu’il veut.

Selon les chiffres fournis par l’ancienne directrice de la Loterie de l’État haïtien (LEH), Margareth Fortuné, Haïti dénombrait environ 300 000 banques de borlette en 2019.

Lire aussi : Il y a une guerre pour le contrôle des jeux de hasard en Haïti

Ces chiffres ne sont pas à jour, fait savoir Dalzon Jean Pierre Dubois, vice-président de l’Association nationale des tenanciers de borlette (ANTB).

Le risque de blanchiment d’argent touche d’autres secteurs d’activités tels les night-clubs et les restaurants, analyse l’économiste Thomas Lalime. La plupart de ces entreprises fonctionnent grâce à de l’argent généré dans le crime.

Le vice-président de l’ANTB, Dalzon J.P Dubois réfute les propos de l’économiste. Il déclare que le ministère des Finances, après déclarations des tenanciers de borlette, connaît au moins le chiffre d’affaires de ces institutions. « Il devient impossible de venir avec d’autres fonds suspects en termes de profit », croit-il.

Cependant, Dubois se montre conscient du problème. Il dit avoir déjà travaillé avec des entités comme l’UCREF et l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) pour éviter le blanchiment d’argent dans le secteur. Même sans un mécanisme de contrôle assez rigide, Dubois croit qu’il reste difficile de blanchir de l’argent dans le secteur.

La plupart des grosses sommes investies dans la borlette en Haïti n’ont aucune source déclarée et les entités régulatrices ignorent leur provenance.

« Il revient à l’État de savoir la provenance de certains fonds puisque cela ne relève pas de la compétence de l’ANTB », dit Dubois.

Jean Luc Ouanche, actuel directeur de la loterie de l’État haïtien, instance régulatrice des jeux de hasard en Haïti, reste prudent. « J’ai entendu dire que ce secteur a beaucoup de formes de blanchiment d’argent. Mais je veux quand même être prudent sur la question », lâche le directeur.

Des recommandations ont été faites aux autorités de la borlette. Ils doivent signaler aux institutions luttant contre le blanchiment des avoirs la moindre suspicion d’activités de blanchiment dans ce secteur. AyiboPost n’a trouvé aucune notification rapportée à ces entités.

Quand il s’agit d’aborder la question du blanchiment d’argent, les langues se nouent à l’UCREF et à l’ULCC. Selon Daniel Jean, responsable des relations publiques de l’ULCC, l’institution ne travaille pas sur les crimes financiers, mais plutôt l’UCREF.

Joint au téléphone, un analyste financier au sein de l’UCREF qui a déjà travaillé sur le sujet refuse d’intervenir. « Je suis partant pour intervenir sur n’importe quel sujet d’ordre économique, mais quand il s’agit du blanchiment d’argent, c’est non. »

Les photos sont de Carvens Adelson pour AyiboPost 

Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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