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La tragédie de l’assassinat de Regina Nicolas

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Regina Nicolas ou Joun Lascony était une fille des arts, de la poésie et de la photographie. Cela fait 5 ans que sa vie a été brutalement ôtée par son ex-compagnon Youri Beaubrun. Les amis de Nicolas se souviennent du drame

Rest in patriachy, sorti fin avril dernier, est un court-métrage de Marie Monfils, une belge passionnée de photographie et de vidéographie. Ce film sert de déclic pour faire remonter les souvenirs sur le drame de l’assassinat de Regina Nicolas. Monfils qui a travaillé avec le Festival 4 Chemins et œuvre maintenant pour Loque Urbaine, s’est associée sur ce projet avec le poète Jean D’Amérique, un ami de la défunte.

Jean D’Amérique a proposé à Monfils le scénario du film dans lequel Regina Nicolas incarne l’histoire d’autres femmes haïtiennes qui ont subi ou subissent encore des violences qui doivent être dénoncées. Monfils a choisi de mettre en relief l’histoire de Ginoue Mondésir, celles de Marie Trintignant et Kim Wall à travers la tragédie de Regina Nicolas. Au début du court-métrage de cinq minutes, un gros plan sur le menu d’un restaurant permet au spectateur de reconnaître un nom, deux noms, des existences… et de comprendre le macabre de la question soulevée.

Pour montrer au grand jour les faits de violence dont a été victime Regina Nicolas, pour les dénoncer et aller à l’encontre de la banalisation de ces actes, nombre de ses amis ont décidé aujourd’hui de témoigner, de raconter qui était la victime, d’expliciter la nature et l’histoire qui entourent sa relation avec Youri Beaubrun, son meurtrier.

Cinq ans après, ils discernent les signes qui leur ont échappés ou qu’ils ont délibérément négligés. Leur récit permet de reconstituer ce qui s’est passé exactement cette nuit-là, devant l’École Nationale des Arts (ENARTS), à la rue Monseigneur Guilloux.

Une passion de vivre

« Regina est une personne qui a quelque chose de très vif et très sombre à la fois dans sa personnalité, raconte Stéphane Saintil, ami de Nicolas et ancien étudiant de la Faculté des Sciences humaines (FASCH). Elle peut être impulsive et brutale parfois. Je crois que j’ai fait sa connaissance à FOKAL, dans le club de lecture Monique Calixte. Depuis lors, nous sommes devenus des amis, nous échangions nos bouquins et passions beaucoup de temps ensemble à discuter.»

À sa mort, le 28 avril 2015, entre 9 et 10 heures du soir, Regina Nicolas avait 26 ans. Lectrice acharnée, son sac était toujours rempli de livres. Lors de ses premiers contacts avec ce « cercle culturel », elle avait de très gros soucis avec ses parents. Elle a même été expulsée de chez sa tante, explique Stéphane Saintil qui habitait tout près de chez elle à Carrefour-feuilles.

Regina Nicolas était fille unique du côté de sa mère. Et après s’être séparée de sa tante, à un moment donné, elle habitait Pétion-ville, dans une propriété de la famille Georges Castera. Elle avait un petit boulot de serveuse au Restaurant Yanvalou.

Trois jours avant le drame, Regina Nicolas a joué une pièce mise en scène par Youyou, Édouard Baptiste et joué avec Jean D’Amérique et le comédien Fitzgerald Muscadin qui était l’ami intime du couple Nicolas et Beaubrun. C’était au restaurant Alvarez, durant la 3e édition du Festival Théâtrophilie. La pièce s’appelait, « Liberté, mon seul pirate ».de

Regina Nicolas était aussi photographe. Elle ambitionnait de participer à un atelier de photographie à la FOKAL. Le jour de sa mort, elle a passé des heures avec son ami, Yves Osner Dorvil, qui l’aidait à s’inscrire, d’après Saintil.

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Un autre ami de Nicolas, Leriche Alexandre Jean Judner, explique qu’ils planifiaient une visite au marché de Thomazeau pour aller faire des photos de paysages. Et elle avait aussi postulé pour prendre des photos à Carifesta, continue d’expliquer Leriche.

« L’image qu’il me reste de Regina est celle d’une femme ouverte, autonome, partage Saintil avec nostalgie. [Elle était] aussi une bonne buveuse. Elle avait pris l’habitude de se rendre dans des bars pour boire un coup toute seul, en train de lire.».

À cette époque, renchérit Jean D’Amérique, « le restaurant Distraction était très en vogue, et on s’y réunissait pour des soirées de bières. Regina était souvent avec nous. » D’ailleurs, D’Amérique lui a dédié son poème, « Petite Fleur du Ghetto » qui évoque ces moments-là.

Regina Nicolas à l’extrémité gauche, Muscadin Fritzgerald au milieu et Jean D’Amérique à l’extrémité droite, sur scène à la 3e édition du Festival Théâtrophilie. Photo : Franckenson Lexis

Regina Nicolas est une personne qui avait un penchant réel pour l’art, la poésie et la peinture, selon ses amis. Elle s’inquiétait constamment de la situation socio-économique du pays. Suite à l’article de Lemoine Bonneau dans le Nouvelliste titré « Pourquoi les étudiants s’acharnent-ils contre les biens de l’État ?», Nicolas avait écrit ce poème à Saintil qui était en sociologie à la FASCH :

Ici-bas où tout est
Revendication, Crise, Crise, Revendication !
Moi j’ai tout perdu
mon sourire et même
mes pleurs s’évaporent
en de noires fumées
j’ai pourtant gagné la force
des Revendications en temps de Crise
et en tant qu’érudite des Choses Crues de l’État.
Joun Lascony

Des antécédents de violence

En décembre 2014, le directeur du Festival 4Chemins, avait proposé à Fitzgerald Muscadin et à Youri Beaubrun, le meurtrier de Nicolas, le soin de construire une maison qui s’appellerait « Kay A », à Baz atis, Bois-Patate. C’est à partir de là que Beaubrun a commencé à fréquenter le cercle d’amis de Regina Nicolas. Saintil et Muscadin témoignent que la relation amoureuse entre Nicolas et Beaubrun avait débuté durant les activités d’« after », de 8 heures 30 du soir, lors de la 11e édition du Festival 4Chemins.

Beaubrun est un orphelin de mère et de père. Il a été élevé par sa grand-mère qui vivait à l’étranger à l’époque du drame. Au début, Beaubrun était un coiffeur dread. Il a passé un certain temps à travailler pour Tony Mix. Puis il s’est intéressé à l’art et faisait de très beaux bijoux, avec des ustensiles, comme les cuillères. Beaubrun n’avait pas fait d’études supérieures, mais il pouvait facilement reproduire une œuvre ou créer à partir de pièces de récupération, fait savoir Muscadin.

« J’avais rencontré Youri à Carrefour, chez un autre artiste, comédien, qui s’appelle, Édouard — Youyou – Baptiste, relate Muscadin. Avant, je ne connaissais pas trop Regina. Puis, elle a pris l’habitude d’appeler Youyou papa, et venait chez lui aussi pour répéter. Elle désirait devenir comédienne. Elle restait dormir aussi quelquefois là-bas, et de là, sa relation avec Youri a pris forme. »

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Les amoureux se rencontraient chez Muscadin, qui jouait les entremetteurs dans le couple. Ils se voyaient également chez la grand-mère de Beaubrun à Gressier. Mais rien n’était rose, car Beaubrun violentait régulièrement Nicolas d’après Saintil et Muscadin. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle s’était séparée de lui. Des employés du restaurant Yanvalou ont fait savoir qu’il avait déjà été violent avec elle en public, d’après Saintil. « Il y avait aussi des disputes. »

Muscadin qui a aussi des antécédents de violences conjugales, ne nie pas les dires des anciens co-employés de Nicolas au Yanvalou. Il dit être au courant qu’elle subissait des menaces de mort de la part de son ex-compagnon. À cette époque, il explique ne pas avoir pris cela au sérieux. «À un moment donné, Regina se cachait souvent de Youri, parce qu’elle savait que s’il la voyait, il allait la harceler, ajoute-t-il. Elle me l’a dit, et elle l’a dit à Youyou que Youri lui avait dit qu’il allait la tuer.»

La nuit du drame

Alexandre Jean Judner Leriche a parlé au téléphone avec Nicolas ce mardi-là, il était environ 7 heures du soir. Leriche était à l’ENARTS et Nicolas au Yanvalou. Il la guettait à l’entrée, et dès qu’il la vit, il traversa la barrière pour l’attendre à l’intérieur l’école. Et c’est à ce moment que Youri Beaubrun a fait son apparition. Nicolas avait repoussé Leriche lorsqu’il s’approcha d’elle pour l’embrasser à cause de la présence de Beaubrun.

Ensuite, Beaubrun et Nicolas se sont excusés auprès de Leriche pour aller discuter. Nicolas paraissait en colère et parlait fort, tandis que Beaubrun parlait tout bas et avait l’air menaçant, explique Leriche qui n’était pas trop loin d’eux. Il dit avoir entendu la fille qui jurait sur sa vie de ne plus jamais se remettre avec Beaubrun.

« Il faisait noir, mais j’ai vu les mouvements où il frappait Regina, se remémore Leriche. Et elle a crié : “ANMWEY! LERICHE SOVE M !” [A L’AIDE, LERICHE SAUVE MOI]. Immédiatement, je me suis précipité, croyant séparer une bataille. Mais Youri a plongé sur moi avec le “curter” [sorte d’outil en forme de couteau utilisé en arts plastiques] qui a transpercé ma main. Je saignais abondamment. Entre temps, Regina a couru pour se réfugier de l’autre côté de la rue Monseigneur Guilloux. Mais Youri l’a poursuivi en lui enfonçant plusieurs fois le “curter” dans le dos. Cela s’est passé tellement vite.»

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Leriche a hurlé lui aussi. Des gens de la rue se sont rassemblés tout autour, croyant qu’il s’agissait d’une scène de vol. Des policiers qui étaient en civil et qui buvaient du bouillon dans un corridor tout près sont accourus. Ils ont tiré en l’air. Mais ils n’ont rien pu faire, leurs armes étaient défectueuses. Beaubrun continuait de la frapper avec le « curter » et de se frapper également le cœur simultanément avec l’outil tranchant.

Ensuite, l’agresseur de Regina Nicolas a continué de porter atteinte à sa vie à maintes reprises. Il a essayé de se jeter sous un camion qui passait avant que les policiers ne l’arrêtent. Appréhendé et à l’hôpital, il a bu le sérum censé passer dans ses veines. Mais, rien n’a pu l’achever : Beaubrun était toujours vivant.

Youri Beaubrun

Justice n’a pas encore été rendue

Beaucoup des proches de Regina Nicolas pensent que la tragédie n’a rien d’un crime passionnel, car Beaubrun harcelait la victime. Il venait souvent observer les répétitions quand elle travaillait avec Youyou, Muscadin Fitzgerald et Jean D’Amérique sur la cour de la Bibliothèque Justin l’Hérisson, à Carrefour. Mais ce qui reste troublant dans l’histoire, c’est que Beaubrun venait, il regardait Nicolas du début à la fin, puis chacun s’en allait de son côté. Ils ne s’adressaient pas la parole.

Ce mardi-là, Beaubrun a passé la journée à l’ENARTS attendant que Nicolas se pointe. Muscadin corrobore cette version, parce qu’il explique que Youri ne cessait pas de l’appeler. Youri se plaignait de ne pas se sentir bien et voulait qu’il le rejoigne. Cependant, Muscadin n’était pas venu.

Puis, pendant que Muscadin suivait l’enregistrement de l’émission Café Philo à Spot bar, il a reçu un appel disant que Beaubrun a été arrêté. Après l’appel, il s’est précipité sur le lieu du crime, Regina avait déjà été amené à l’Hôpital. Youri baignait dans son sang, il était menotté à l’arrière de la voiture des policiers. Muscadin a bousculé les policiers, exigeant de savoir ce qui se passait. Ceux-ci lui ont déclaré qu’il doit bien savoir quelque chose, qu’il était complice. Pour cela, ils l’ont embarqué lui aussi.

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Couché et menotté, Beaubrun saignait abondamment de ses blessures. Il déclare à son ami les larmes aux yeux : «Muscadin, je ne savais pas ce que je faisais. J’aime Regina, je ne me vois pas lui faire de mal, encore moins avec mon outil de travail ». Leriche pense que Beaubrun était sous l’effet de quelques substances, étant donné son comportement et parce qu’il est connu pour fumer de la drogue. Aux environs de minuit, le même jour, Muscadin a été libéré par les policiers, parce que de toutes les façons, ils tenaient l’auteur du crime.

Alexandre Jean Judner Leriche a expliqué aux policiers qu’il était disponible pour toutes les suites nécessaires dans l’affaire. Mais à nos jours, il n’a reçu aucun appel ni aucune demande de la part des autorités après la nuit où il les a vus à l’hôpital. Pour lui, cela sous-entend que Youri Beaubrun n’a jamais été jugé pour son crime. Étant un témoin clé de l’affaire, Leriche attend toujours d’être appelé au tribunal.

Aujourd’hui, il y a des rumeurs faisant savoir que le meurtrier de Regina Nicolas n’est plus en prison et qu’il serait à Jacmel. Il aurait été relâché, bien avant la crise de la pandémie du COVID-19. Muscadin, à qui Beaubrun écrivait régulièrement pour demander de l’argent et pardon de la prison étant, assure qu’il a été libéré.

À ce sujet, le directeur de l’Administration pénitentiaire (DAP), Charles Nazaire Noël a été contacté pour vérifier si Beaubrun est toujours en prison ou pas.

Le 7 mai 2020, le directeur de la DAP, Charles Nazaire Noël, a pris contact avec Ayibopost. Il affirme que le prisonnier a été bel et bien remis en liberté le 29 avril 2020, par une décision en habéas corpus, et non pour des raisons humanitaires. Donc, la libération de Youri Beaubrun s’est fait en dehors de la gestion de la pandémie du Coronavirus dans le milieu carcéral haïtien.

Hervia Dorsinville

Commentaires

Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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