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Je te tuerai ce soir

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Ils partirent tous les trois d’un éclat de rire. Lui d’un rire rauque et saccadé, sa femme allant jusqu’à un son aigu comme si elle venait d’entendre la blague du siècle, ma femme de ce son clair accompagné de couinements. Elle me donnait souvent envie de rire en l’entendant rire ainsi. Mais pas ce soir. Ce soir, j’ai une envie furieuse d’essayer mon 9mm sur quelqu’un.

J’avais pris tout mon temps pour analyser la situation afin de ne pas céder à la tentation suite à un moment de colère. Non, ce ne sera pas un crime passionnel. Je voulais leur donner une bonne leçon car je n’arrivais toujours pas à comprendre comment Alain avait eu l’audace de coucher avec ma femme…. et Judith d’accepter ! Et le clou de l’histoire, c’est que ce soir, il nous avait invités chez lui pour fêter sa promotion en petit comité. « Avec mes meilleurs amis, Judith et toi ! » m’avait-il lancé de go au téléphone. Il se foutait ouvertement de ma gueule en plus. Avec du recul, je me rendais compte que cela avait toujours été le cas, et cela depuis que notre amitié avait débuté au lycée…. lycée Firmin plus précisément, dans la classe de troisième, vacation AM.

J’étais le provincial qui bossait dur en classe pour ne pas réduire à néant les efforts de ma mère qui élevait seule cinq enfants à Marigot. Lui, il était l’élève qui ne terminerait peut-être pas l’année car il était sur le point d’avoir la résidence américaine. Il ne travaillait pour ainsi dire pratiquement pas et était considéré comme la bête noire des professeurs. Je ne me souviens plus très bien comment notre amitié avait débuté, mais depuis cette époque, nous étions devenus inséparables. A un moment donné, le dossier de résidence fut suspendu. Ce fut moi qui le poussai en l’aidant à travailler jusqu’à cinq heures du soir tous les après-midis après le lycée. Ce fut de justesse qu’il parvint à tailler sa place en classe de seconde. Les études classiques terminées, je choisis de faire carrière dans la police. Alain qui avait toujours prédit qu’il serait le prochain Denzel Washington devint une vedette du petit écran à défaut de percer à Hollywood.

Il avait tout pour plaire aux femmes : le physique, le verbe, la position sociale et le métier. Et il avait toujours profité de ses avantages pour avoir les femmes qu’il voulait jusqu’à se foutre dans le pétrin en ayant à affronter des époux furieux. Mais depuis qu’il avait rencontré Marie-Anne, il avait décidé d’arrêter de collectionner les aventures. Il me disait que la quarantaine approchant, il rêvait de stabilité et de gosses. Des gosses qu’il n’a toujours pas car après une fausse-couche lors de leur deuxième année de mariage, Marie-Anne n’était plus jamais tombée enceinte. Depuis quelques mois, il m’avait fait comprendre qu’entre elle et lui ça n’allait plus, que leur mariage ne passerait pas le fameux cap des 5 années. Moi cela faisait plus de six ans que j’étais marié avec Judith, nous avions décidé de ne pas avoir d’enfants et je pensais que nous étions l’un de ces couples qui, sans vivre le bonheur parfait, était heureux. Je la croyais heureuse. Je pensais avoir tout fait pour cela.

Mais c’était sans compter Alain ! Il me sembla que j’avais toujours été là pour épauler Alain. D’abord avec ses études, puis lorsqu’il fit une dépression parce que son père ayant découvert qu’il était le fils d’un autre homme, avait décidé de ne plus le faire venir aux Etats-Unis; en philo lorsqu’il mit une fille à peine pubère enceinte et que celle-ci failli rendre l’âme après un curetage ou encore à la mort de sa mère. Malgré son attitude « vagnè», il était devenu l’un de ces amis qu’on ne peut compter qu’en chiffre unique. Il était MON meilleur ami.

Ce meilleur ami qui, il y a deux jours de cela a envoyé une orchidée jaune au bureau de ma femme pour lui dire combien il avait « apprécié ce weekend de tendresse et de passion » en signant simplement A. D. pour Alain Dubrevil. Une pure coïncidence que ce jour-là en laissant Fermathe, j’eus l’idée d’apporter un griyo pour Judith au boulot. J’avais découvert dans son bureau vide, où la secrétaire m’avait proposé d’aller l’attendre, l’orchidée et la carte traînant à côté.

Un weekend de tendresse… Ce weekend où ma femme était supposée être au Cayes pour son boulot. Ce vendredi soir où j’avais appelé Marie-Anne à défaut de trouver Alain pour planifier avec lui une sortie entre hommes le lendemain. Je me souviens encore de la voix de sa femme au téléphone me disant : « Alain n’est pas avec moi Rigaud, désolée ». En effet, il était aux Cayes à baiser ma femme. Ce qui explique qu’il n’avait pas décroché son téléphone durant toute la soirée et ceci malgré mon insistance. Cela expliquait également qu’il n’ait pas rappelé le lendemain et que lorsqu’on s’était vu deux jours après, qu’il m’eut simplement fait comprendre qu’il avait eu une mauvaise fin de semaine pour décliner mon offre d’une soirée entre potes.

J’aurais pu pardonner Alain d’avoir couché avec l’une de mes sœurs, mais pas avec ma femme, seulement l’idée me foutait en rage ! Pas seulement parce que cela signifiait qu’il ne respectait pas mon mariage, mais aussi parce qu’il m’avait donné la preuve que ce que je prenais pour de l’amitié comptait pour de la merde à ses yeux. Et sadique comme lui seul sait l’être, il nous avait invités ma femme et moi à venir fêter sa promotion. Il devait bander en voyant ma femme à coté de moi en songeant à tout ce qu’ils se feraient la prochaine fois… Il osait blaguer, rire, et plus souvent que d’habitude, laissait traîner son regard sur Judith.
Alain s’était toujours cru tout permis, et j’avais toujours été là pour nettoyer derrière lui.
Je crois que c’est lui que je vais tuer ce soir…

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J’avais mal pour Rigaud. J’essayais d’imaginer tout ce qu’il allait vivre en découvrant la vérité et en songeant que quelque part, ce serait de ma faute. Toute la soirée, j’ai essayé de donner le change, de rire, de blaguer, mais je riais jaune. Cela ne m’étonnait pas que cela ait pu arriver, j’avais toujours pressenti que mon mariage avait quelque chose de faussé, qu’un jour l’un de nous irait voir ailleurs. Mais le fait que ce soit Judith, la femme de Rigaud qui soit cet « ailleurs », ça, je ne m’y attendais pas et je ne l’aurais jamais souhaité. Tout ceci échappait à mon contrôle, tout ce que je pouvais faire, c’était laisser encore du temps à Rigaud de vivre quelques mois ou quelques semaines de sérénité avant qu’il ne le sache. Je ne me voyais pas le lui dire, mais en même temps je ne pouvais pas lui cacher la vérité pour longtemps.
Si seulement il s’agissait d’une autre femme et non de la sienne. Je savais à quel point Rigaud aimait Judith. J’avais toujours admiré leur façon de s’aimer en silence, ce qui aux yeux de certains paraissait être de la tiédeur. Le calme de Rigaud et le tempérament bouillonnant de Judith se complétaient bien. Judith était intelligente, débrouillarde avec un esprit indépendant, tout ce que j’admirais chez une femme.

C’était stupide mais je ne pouvais m’empêcher d’observer Judith, ce soir. Je craignais que Rigaud se doute de quelque chose, il était trop calme ce soir. La situation me gênait. Mais j’avais eu la promotion que j’espérais depuis si longtemps et Rigaud n’aurait pas compris que je ne les ai pas invités à venir fêter cela. Lui mon meilleur ami qui avait toujours été là pour m’aider à passer à travers les moments les plus difficiles.

Je regardai Rigaud et j’eus comme l’impression qu’il était perdu dans ses pensées. Marie-Anne nous quitta pour rejoindre Judith qui était allé chercher la bouteille de vin qu’elle avait apporté. Nos femmes s’entendaient si bien.

– Alain, allons faire un tour en voiture, proposa Rigaud en se levant.
Je déposai ma bière, réprimai un soupir et le suivis sans grand entrain. Tout cela allait détruire Rigaud.

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Judith se retourna et sourit en la voyant. Marie-Anne qu’elle surnommait affectueusement Anne lui retourna son sourire. L’alcool faisait pétiller ses yeux et elle semblait légère et heureuse. Elle pencha la tête comme si elle réfléchissait et d’un coup lâcha dans un murmure :
– Rigaud et Alain, je crois qu’ils sont au courant… pour nous deux.

Jowànn

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