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Haiti, grande méconnue de la Caraïbe

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“Première république noire indépendante”, “pays le plus pauvre du continent américain”, “terre maudite”, les adjectifs pour qualifier Haïti sont nombreux et parfois surfaits. Il est étonnant de découvrir que là, dans le bassin caribéen, l’histoire d’Haïti est aussi méconnue.

 

Pas très extraverti, je fais souvent passer ma timidité pour de la réserve, du mystère. Mais depuis quelques temps, je me dis que je dois sortir, voir les autres, donner des poignées de mains, me forcer à sourire et apprendre un peu plus sur les autres. Quand cette étudiante franco-congolaise, avec qui j’ai fraternisé à l’Université d’Orléans, m’a invité à venir passer le réveillon de Noël chez elle, je ne me suis pas fait pas prier.

D’horizons et d’origines différents, réunis autour d’un beau festin de noël, ce fut le moment parfait pour apprendre à se connaitre. Deux franco-congolais, une guadeloupéenne et deux haïtiens autour d’un agréable repas très convivial. La conversation a débuté sur nos parcours personnels, les chemins parcourus pour se retrouver dans cette pièce à cette heure précise. Un peu plus tard, la conversation s’est rapprochée des lieux plus intimes, des cicatrices, des préoccupations communes. Nous avons parlé de gastronomie, d’histoire, de politique, de culture. Nous avons parlé de cette cassure laissée par l’esclavage dans notre mémoire, le culte de l’homme blanc qui perpétue, comment nous pouvons unir nos forces un peu plus même si nous avons des parcours et des objectifs différents et comment mieux assumer et représenter notre bagage culturel aux yeux du monde. Et au fil de notre conversation, j’ai été étonné de constater la méconnaissance d’Haïti, de son histoire et de sa culture dans la Caraïbe et même en Afrique. De vieilles légendes, des mythes et des mensonges habillent la réputation du pays à l’extérieur. Et je me dis que c’est la même chose de notre côté, nous ne connaissons pas du tout nos voisins. Nous nous basons sur des bribes d’histoire, des rumeurs pour les apprécier, sans vraiment essayer de les connaitre plus intimement.

 

Déconstruire les mythes, réapprendre l’histoire

Pure curiosité de ma part, je demande toujours aux étrangers que je rencontre ce qu’ils savent à propos d’Haïti. Des fois c’est plus alarmant que d’autres. C’est une histoire complètement différente qui se raconte en dehors de nos murs.  J’ai été choqué d’entendre ce qui se raconte sur Haïti, là dans la Caraïbe, à quelques heures de chez nous. Une terre maudite où il ne faut pas mettre les pieds, Haïti terre de sorcellerie. Le séisme du 12 janvier 2010 et les cyclones que nous avons essuyé sont les résultats d’une malédiction pour avoir brulé une vierge noire. C’est qui cette vierge noire que nous avons brulée ? D’où vient cette malédiction dont nous faisons l’objet ? Quand des générations grandissent en écoutant ce genre d’histoire, nous pouvons comprendre le vide qui se crée et pourquoi les liens sont si difficiles à mettre en place.

C’est de notre responsabilité de déconstruire ces mythes, d’inviter les 30 pays de la Caraïbe à venir en Haïti découvrir par eux-mêmes. L’idée ce n’est pas de vendre une image faussée de la réalité mais plutôt de vendre la vraie version de l’histoire, celle qu’il faut découvrir en visitant les lieux où l’histoire s’est déroulée. Celle qu’il faut entendre de la bouche des enfants de la terre, des séniors qui racontent l’autrefois avec passion dans les yeux. Celle qu’il faut découvrir de la plume des écrivains, de la cuisine locale, de la danse, de la musique, du vaudou.

Nous devons inviter la Caraïbe à venir redécouvrir le passé d’Haïti. Notre histoire ne se résume pas aux seules phrases ‘’Premier peuple noir indépendant’’ ou ‘’Pays le plus pauvre du continent’’. Il y a plus que ça à découvrir, nous devons leur conter Capois-la-Mort, Catherine Flon, Défilée la Folle. Leur présenter Frankétienne, René Depestre, Yanick Lahens, Kettly Mars, Mario Benjamin, Inema Jeudi. Leur servir du tchaka, de la soupe au giraumon du 1er janvier, une douce makos de Petit-Goave, du poisson boucané sur le sable de Raymond-les-Bains. Leur faire visiter les pétroglyphes (roches contenant des écritures indiennes) de Sainte-Suzanne dans le Nord-Est, la grotte Marie-Jeanne à Port-à-Piment, marcher dans les brumes de Forêt- des -Pins, leur faire visiter la Citadelle la Ferrière, mémoire et repère de toute une nation. C’est ce qui forge notre identité de peuple, ce sont nos repères. C’est ce que nous devons offrir aux autres pour les inciter à venir nous découvrir.

La Caraïbe, des passerelles à construire

Aujourd’hui plus que jamais, nous devons commencer à construire des passerelles pour le lendemain. Partager ce que nous avons comme richesses, parler de nos inquiétudes, nos faiblesses, nos forces et nos perspectives d’avenir. La Caraïbe doit partager plus de choses que des frontières et des aéroports de transit. Nous avons beaucoup de choses à apprendre l’un et l’autre. Que ce soit en matière de musique, de littérature, de gastronomie, de traditions, de cinéma, etc, nous avons une histoire à écrire ensemble. Construire des passerelles, c’est prendre des initiatives qui vont nous permettre de dialoguer, de nous regarder dans les yeux, quelle que soit notre couleur de peau ou notre accent. Les 31 pays de la Caraïbe doivent trouver ce lieu commun. À côté de l’image des cartes postales, sable banc, cocotiers et mer bleue turquoise, la Caraïbe est une énergie en dormance. Si nous décidons de nous apprécier au-delà des images construites par les médias occidentaux, nous pouvons devenir la matrice culturelle du monde.

Ces initiatives peuvent prendre plusieurs formes, par le biais du Ministère du tourisme, faire la promotion du pays à l’extérieur. Multiplier des conférences sur le pays dans les îles-sœurs, susciter des échanges entre les étudiants haïtiens et caribéens, proposer des résidences artistiques aux artistes de la Caraïbe qui ont besoin d’un autre cadre pour laisser parler leur créativité. Le Festival des arts des Caraïbes (CARIFESTA) qui est à sa treizième édition est une initiative louable pour célébrer la diversité des traditions de la  Caraïbes. Il faut plus d’initiative de ce genre qui ouvre la voie à toutes les cultures de la Caraïbe. Nous pouvons organiser des voyages de presse à l’interieur du pays, inviter des journalistes du monde entier à venir participer aux nombreux évènements que nous organisons tout au cours de l’année ; Livres en Folies, Artisanat en fête, le Carnaval National, Le Carnaval de Jacmel, le Festival de Jazz de Port-au-Prince, le Salon de l’habitat, le Festival du Rhum, les expositions du Village de Noaïlles, la célébration de nos nombreuses fêtes patronales, le festival de café de Baptiste, pour ne citer que ceux-là.

Fin de la soirée

Ce soir-là, après le diner, nous avons joué à des jeux de société, puis nous avons dansé sur la musique des chanteurs d’origines congolaises, Hiro, Maitre Gims, des chanteurs nigériens Iyanya et Chidinma. Nous nous sommes laissé bercer par le Zouk avec Princess Lover, puis nous avons dansé sur du Ram. Ils étaient heureux de découvrir T-Vice, Harmonik, Carimi, Emeline Michel, Alan Cavé, Phillisia Ross. Je leur ai expliqué le symbolisme d’un Vèvè et que le vaudou était une culture à part entière, avec ses vêtements, ses rituels, son langage, sa musique, sa gastronomie, ses breuvages et qu’il était loin de l’image de sorcellerie qu’on lui a collée. J’ai expliqué à la guadeloupéenne qu’Haïti n’est pas une terre de malédiction et de sorcellerie comme on le lui a fait croire. C’est une nation avec une mémoire, une histoire et des défis à relever. C’est une nation qui se cherche encore, qui peine à se trouver, mais qui un jour retrouvera sa fierté d’antan et se construira de nouveaux repères.

Chaque Haïtien en dehors du pays est un ambassadeur. C’est une responsabilité que nous devons porter avec fierté. Nous avons la mission de raconter la vraie version de notre histoire, pas cette version caricaturée que présente la presse internationale en quête de sensations fortes.

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Soucaneau Gabriel
Je suis Soucaneau Gabriel, Journaliste Freelance. Blogueur, animateur radio et télé. Un passionné, un jongleur des mots, poète si on veut. Passionné de lecture, de voyages, de rencontres. La vie est ma plus grande source d’inspiration. Libre dans ma façon d’agir, dans ma tête ainsi que dans mes écrits. Je ne suis pas là pour me conformer aux critères mais plutôt pour faire sauter des barrières. A bon entendeur...

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