SOCIÉTÉ

Entre les contrebandiers et l’État, certains agents de la douane choisissent l’argent

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Chaque année, la contrebande fait perdre au moins 400 millions de dollars à l’État haïtien. Deux agents de surveillance de l’Administration générale des Douanes ont décidé, sous couvert de l’anonymat, de témoigner sur les conditions de travail et la corruption régnant au sein de l’administration

Le 26 novembre 2018, quatre agents de l’Administration générale des Douanes sont pris en embuscade par une foule à Malpasse à la suite d’une altercation avec un commerçant. Dépassés par les événements, ils essaient pendant plusieurs heures de joindre la police en renfort. L’aide est finalement arrivée, mais trop tard.

À la fin de l’incident, un lourd bilan fait état de 6 morts. Les 5 agents douaniers qui étaient en poste ont tous péri. Trois ont été asphyxiés, l’un est mort calciné et le dernier a été retrouvé noyé quelques jours plus tard. Entre temps, le bureau et les entrepôts de la douane ont été vandalisés, puis brûlés.

Plus tard, les agents douaniers entament une grève qui n’aura pas trop duré pour témoigner leur soutien à leurs confrères victimes, mais aussi dénoncer leurs mauvaises conditions de travail.

Népotisme et camaraderie dans les admissions

Le règlement interne de l’administration des douanes interdit strictement de communiquer avec la presse. « À condition d’être délégué par l’administration, le porte-parole détient à lui seul ce pouvoir », lance Castel Louis [nom d’emprunt], d’un air inquiet.

Depuis 5 ans, Louis est un agent junior II au sein de l’administration des Douanes. « Pour être un agent douanier, dit-il, il faut réussir impérativement le concours de l’École nationale des douanes. Même les agents administratifs, s’ils veulent intégrer le corps des agents douaniers doivent, en principe, s’inscrire à ce concours », explique notre source.

Mais, ce principe est souvent violé selon Lucien Lundi, un autre agent junior II joint par téléphone. « Le népotisme est monnaie courante au sein de l’administration générale des douanes », révèle-t-il.

Fonctionnement de l’administration douanière

 « Dans le monde actuel, lit-on sur le site internet de l’ORMH, la douane constitue l’élément moteur pour le développement d’un pays. » Cette institution exerce « une triple mission » continue l’OMRH, une mission fiscale, une mission économique et une mission de protection.

La mission fiscale sur qui repose annuellement au moins 67 % du budget de l’État consiste « pour les agents de douanes à percevoir les droits de douane et les parafiscalités sur les marchandises importées à destination d’Haïti. »

La mission économique tout en adoptant des mesures « propres » consiste à favoriser la libre concurrence commerciale, la facilitation des échanges et la disponibilité des statistiques du commerce extérieur.

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À travers sa mission de protection, la douane « exerce un certain nombre de missions qui lui ont été confiées au cours de l’histoire en raison de sa présence permanente à la frontière et à l’efficacité de ses techniques d’intervention. »

Deux grandes « parties » composent l’Administration générale des Douanes, explique Lundi. « La première s’occupe des opérations commerciales, des procédures douanières, des dénominations tarifaires, de la taxation ainsi que le dédouanement des marchandises. Il existe ensuite la direction de surveillance douanière qui, à partir de ses postes de contrôle, lutte contre la contrebande », selon l’agent douanier.

L’office responsable des opérations commerciales coiffe « une direction générale, 4 unités techniques, 11 directions centrales, 2 organes consultatifs et des bureaux de douane à travers le pays. » 

Créée par la loi du 2 septembre 1996, la direction de la surveillance douanière établit des agents à travers ses 6 postes de contrôle situés à Source Matelas, à Brache, à Ganthier, à Morne-à-Cabri, à Terrier-Rouge et à Thomassique.

Selon Lucien Lundi, la direction de surveillance douanière est « un corps paramilitaire qui, à partir de leur compétence technique, renforce les activités de l’office central », explique Lundi. Dans l’exercice de leur fonction, les agents de contrôle peuvent procéder à la saisie de marchandises et de produits interdits sur le territoire par l’État haïtien qui seront acheminés dans des entrepôts du ministère de l’Agriculture pour des suites correspondantes.    

Une institution qui encourage la « corruption »

D’après Lundi, « les facteurs de motivation manquent aux agents douaniers ». La rémunération de ces fonctionnaires est le premier des problèmes évoqués.

Le salaire brut d’un agent junior II à l’AGD est de 25 000 gourdes. « Il nous reste environ 19 000 gourdes comme salaire après le prélèvement des taxes. Ensuite, nous avons droit à un per diem journalier émis à partir d’une carte de débit. La valeur de ce per diem dépend du lieu d’affectation », affirme Castel Louis.

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Cependant, de longs retards de paiement sont enregistrés sur les per diem, dénonce-t-il, en révélant qu’ils n’ont pas reçu ces frais depuis décembre 2018. « En plus, il y a les conditions infrahumaines des postes. Un agent affecté à Terrier-Rouge est privé des éléments les plus élémentaires. Ce sont ces agents qui paient les hôtels à leurs frais afin de se loger alors qu’ils ne sont pas convenablement payés », martèle Louis.

Cette situation, poursuit-il, « conditionne l’agent à être corrompu puisqu’il est souvent courtisé par des contrebandiers. »

Lucien Lundi mentionne le manque d’équipements qui met en danger la vie des agents douaniers.  « Tous les membres faisant partie de l’équipe de surveillance ne sont pas armés parce qu’il n’y a pas assez d’armes dans le service. Souvent, aucun véhicule n’est disponible pour transporter ou secourir les agents en difficulté. D’autres fois, les voitures sont en panne d’essence ».

Par ailleurs, Castel Louis déplore que certains cadres de l’administration générale des douanes refusent de prendre la retraite. Cela empêche les plus jeunes de gravir les échelons malgré leur compétence.

Face à cette situation, les agents constatent, impuissants, la corruption qui gangrène l’institution, provenant même de la direction centrale. Les deux agents affirment séparément qu’à plusieurs reprises, ils ont reçu des ordres des plus hauts cadres de l’État pour ne pas vérifier certains camions transportant certaines marchandises.

Un espace politique

« L’administration douanière est un espace politique impliquant sénateurs, députés et autres politiques dans la contrebande », dénonce Castel Louis. Dans sa dernière interview accordée à la Télé Métropole, le président Jovenel Moïse a parlé d’un ensemble de mesures prises conjointement avec le directeur de l’AGD pour assurer la réforme au sein de l’institution.

Questionné à ce propos, Castel Louis affirme qu’il a aussi entendu parler de réformes au sein de l’AGD. « Les pratiques et les conditions de travail sont restées les mêmes. Les matériels disponibles sont désuets », dit-il.

Note: Une première version de cet article affirmait que les agents n’ont pas reçu ces frais depuis décembre 2019. Il s’agissait plutôt de décembre 2018.

Commentaires

Hadson Archange ALBERT
Communicateur, Journaliste.

    «Gouvènman pa ba nou privilèj pou nou jwenn kò fanmi nou pou antere»

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    Men ki kote diri gate k ap vann nan Pòtoprens lan soti

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