SOCIÉTÉ

Enfants morts à Fermathe : chaque parent se voit offrir un million de gourdes pour clore le dossier

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Lassés par la lenteur de la justice, sourde à leur requête, les parents des enfants victimes de l’incendie de l’orphelinat de la Compassion de la Bible jettent l’éponge et négocient une réparation

Environ 6 mois après l’incendie de l’orphelinat de l’Église de la Compassion de la Bible à Kenscoff, les cadavres de 7 des 13 enfants décédés gèlent encore à la morgue. Alors que tout espoir d’une enquête approfondie pour restituer la vérité sur le sinistre semble s’éloigner, chaque parent se voit offrir un million de gourdes comme compensation par les responsables de l’orphelinat.

Contacté, l’avocat de la structure en cause, Osner H. Fevry, confirme qu’il y a vraiment un début d’entente entre les parties, mais ne souhaite pas divulguer les termes avant la fin des négociations.

Ce dénouement ne conforte pas du tout, Dumé Sonson, le responsable de l’organisation ICRAS (international children’s rights advocate’s society) qui s’est dévouée à accompagner les parents sur le chemin de la justice, après le sinistre.

Sonson rapporte que l’orphelinat est si pressé de finir avec ce dossier qu’il tente de réparer les parents à l’amiable, en les proposant, tour à tour : « 200 000 gourdes, 250 000 gourdes, 500 000 et finalement 1 000 000 gourdes pour chaque famille victime ». Ces chiffres sont confirmés par Richardson Dorlus qui a son fils Ricardo parmi les victimes.

Certains parents, comme Eustache Arismé, estiment qu’ils n’ont d’autres choix que négocier. Le père de deux filles, mortes dans l’évènement le 13 février dernier, se demande « si, en laissant leurs cadavres, glacés dans les tiroirs de la morgue, je ne fais pas beaucoup plus de mal à mes enfants que de les enterrer sans obtenir justice ». Richardson Dorlus est lui aussi partant, arguant ne pas pouvoir espérer grand-chose « dans un pays où un dossier peut couvrir un autre dossier ».

Au lendemain de l’incendie, l’ICRAS s’est empressée de contacter deux cabinets d’avocats afin d’exiger justice et réparation pour les parents, « sachant que plus de 80 % des orphelinats fonctionnent dans l’illégalité en Haïti et que le trafic des organes est bien possible dans de structures pareilles », dit Dumé Sonson.

Lire aussi: Un incendie. 13 enfants morts. Et un déni de justice à Fermathe.

Selon l’analyse du professionnel, l’attitude des parents qui abandonnent le chemin de la justice est liée à la fois à la nonchalance des autorités du pays, aux trafics d’influence en vogue au sein du système judiciaire haïtien et aux difficultés socio-économiques que connaissent les foyers en Haïti.

Eustache Arismé souligne qu’au début, l’orphelinat avait vraiment fait appel aux parents qui devaient se faire représenter par leur avocat dans le cadre d’une éventuelle négociation. Cependant, selon Eustache, sous les conseils de quelques partenaires, leur avocat, Marc Antoine Maisonneuve avait refusé de participer à ces rencontres, les laissant sans défense.

Contacté, Marc Antoine Maisonneuve soutient avoir voulu « rendre service dans ce dossier » et qu’il a été mis à l’écart par les parents. Il confie que ce geste est le résultat d’une manipulation de maitre Osner H. Fevry qui les prescrivait cette formule pour pouvoir négocier un « kichòy », dit-il.

Aujourd’hui encore, alors que les pourparlers entrepris avec l’avocat de l’orphelinat de l’Église de la compassion de la bible, Osner H. Fevry, sont en cours, Richardson Dorlus explique qu’il n’arrive pas à avoir confiance en cet homme de loi. Soutenant que l’avocat est un « magouilleur », Richardson Dorlus croit qu’il serait mieux pour les parents de recevoir la réparation bien avant les funérailles pour éviter de se faire avoir.

Lire également: Des enfants morts dans l’incendie de l’orphelinat de Kenscoff enterrés en catimini

Maitre Marc Antoine Maisonneuve rappelle que le dossier est encore pendant au cabinet d’instruction et qu’une entente entre les parties « ne peut arrêter ni suspendre l’exercice de l’action publique ». Il cite l’article quatre du code d’instruction criminelle qui donne au commissaire du gouvernement la possibilité de poursuivre un tel dossier « afin de garantir la paix et éviter l’impunité dans la société »

De son côté, Dumé Sonson estime, lui aussi, pouvoir poursuivre l’orphelinat en justice même après le versement de la réparation puisque son organisation « a le mandat des parents pour mener le dossier sur le plan judiciaire au niveau national et international ».

Peu après l’incendie de l’orphelinat de l’église de la Compassion de la Bible, les responsables de cette structure ont déclaré que le feu est parti d’une bougie laissée allumée dans l’espace. Ce fait est contraire à l’article 10 du décret-loi du 22 décembre 1971 qui fait obligation aux maisons d’enfants d’entretenir convenablement leurs protégés.

Quelques jours plus tard, c’est à la directrice de l’Institut du Bien-être social et de la Recherche, Arielle Jeanty Villedrouin, de déclarer que cet orphelinat n’avait pas l’autorisation de fonctionnement de l’État haïtien. L’article 2 du décret-loi du 22 décembre 1971 dispose pourtant que « toute maison d’enfants, publique ou privée, laïque ou religieuse, doit, pour fonctionner, obtenir préalablement l’autorisation… ».

La directrice n’a pas dit pourquoi elle n’a pas fait son travail face à l’illégalité de cet orphelinat.

Les parents des 15 victimes n’ont jamais cessé d’exiger l’autopsie des corps afin de déterminer les vraies causes des décès. Ils craignaient surtout que leurs enfants ne soient pas des victimes de trafic d’organes. Aucune démarche n’a été entreprise en ce sens par les autorités de la justice haïtienne, a souligné le responsable du centre Médico-légal Jean Armel Raymond Demorcy.

Profitant de l’inertie des autorités, les responsables de l’entreprise funéraire Alcero Marc-Arthur où les corps ont été déposés unilatéralement par l’avocat de l’orphelinat Osner H. Fevry, ont imbibé les cadavres de produits chimiques. Ce dernier coup rend l’autopsie impossible, conclut Jean Armel Raymond Demorcy.

Samuel Celiné

Photo couverture: Un homme enlève les débris dans l’orphelinat, le 14 février 2020 en Haïti. — © REUTERS/Jeanty Junior Augustin

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Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné est journaliste à Ayibopost. Il s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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