Pendant plus de trente ans, les protagonistes, armés d’armes blanches, attaquaient les localités rivales et s’en prenaient aux plantations du camp adverse
À Montrouis, un conflit foncier datant de 1990 entre les localités de Piatre et Délugé donne naissance à des groupes de gangs, alimentant l’insécurité dans la commune.

Carte administrative de la commune de Montruis. Source : (DDPA/MPCE) – novembre 2021
Ce conflit, non résolu, autour d’une centaine de carreaux de terre, a pris une tournure différente depuis janvier 2024, selon les autorités communales.
« Ce qui se passe maintenant n’a rien à voir avec le conflit foncier, il s’agit d’agissements de gangs », précise Jean Withg Prenelus, responsable territorial de la mairie de Montrouis.
Pendant plus de trente ans, les protagonistes, équipés d’armes blanches, attaquaient les localités rivales et s’en prenaient aux plantations des paysans du camp adverse.
Ce qui se passe maintenant n’a rien à voir avec le conflit foncier, il s’agit d’agissements de gangs
-Jean Withg Prenelus
Aujourd’hui, les deux groupes ont fait l’acquisition de « fusils de guerre », constate Prenelus.
Ces armes servent aussi à alimenter l’insécurité dans la commune, à travers des groupes initialement formés pour défendre la zone de Délugé contre les attaques de Piatre.
Une partie des armes aux mains des protagonistes provient du pillage de certaines propriétés sur la côte des Arcadins en 2023, poursuit Prenelus.
Des hommes armés venus de Piatre interviennent aussi sur la route nationale au niveau de Cadenette. Ces individus fouillent les voitures à la recherche d’habitants originaires de Délugé et extorquent les passagers.
À Trou Sable, dans la zone de Ti Gode, un autre groupe agissant sous la houlette de l’ancien chef de gang « Ti Jera », mort le 12 février 2025 dans un affrontement avec la police, a installé un poste de péage pour soutirer de l’argent aux gens venant de Port-au-Prince.
Dans la soirée du 12 février, après la mort du chef de gang de Trou Sable, les bandits ont attaqué le commissariat en représailles. Ils ont exécuté au passage l’un des policiers présents et blessé deux autres.
Le soir même, les bandits ont tenté d’assassiner le greffier du tribunal de la ville, Elysée Louis, à son domicile. Ce greffier est accusé d’avoir participé au constat de la mort d’un bandit de la zone. Sa femme fut atteinte d’un projectile à la poitrine lors de l’attaque, selon ses dires.
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Le conflit foncier débuté dans les années 1990 concerne deux propriétés : celle de Piatre, attribuée par l’ancien président Jean-Pierre Boyer à une famille paysanne, et celle de Délugé, appartenant notamment aux familles Nadal et D’Meza, dont l’héritier, Olivier Nadal, dirigeait la Société agricole de Délugé qui exploitait ces terres.
Depuis 2023, ce conflit sanglant a entraîné la mort d’environ 200 paysans, informe Prenelus, responsable territorial de la mairie de Montrouis.
Deux causes seraient à la base de cette querelle sanglante, excédant trois décennies.
D’abord, la propriété de Piatre, évaluée à 135 carreaux de terre et ayant beaucoup d’héritiers, s’est morcelée en petites parcelles au fil des générations. Plus les parcelles étaient petites, plus les paysans déboisaient la zone pour la culture vivrière.
Tandis que l’énorme propriété de Délugé a fait l’objet de nombreuses transactions dans son entièreté. Parce qu’elle n’a pas été habitée, elle fait l’objet de convoitises dans la zone.
Une deuxième source du conflit provient du fait qu’il n’existe pas de repères matériels pour délimiter les deux propriétés.
Le flou sur la délimitation, à la base de nombreux conflits fonciers, prend racine dans « un problème de cadastre et de référence stable de l’espace », explique à AyiboPost Michèle Oriol, ancienne secrétaire exécutive du Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT).
Une ancienne route coloniale menant vers le Cap, transformée en Route Nationale Numéro 1 sous la présidence de Jean-Claude Duvalier, servait de ligne de séparation entre Piatre et Délugé.
L’aménagement opéré sous la dictature a aussi modifié le tracé initial. « Donc, les gens ont perdu le repère matériel qu’ils avaient comme limite entre les deux propriétés », précise la sociologue Michèle Oriol.
Ce même problème de délimitation est également source de conflits fonciers dans d’autres régions du pays.
Deux localités des communes de Petite Rivière de l’Artibonite et Verrettes, Labadie et Marin, se disputent trente carreaux de terre dont la trajectoire du lit du fleuve Artibonite redessine constamment la limite.
Castra Dorvil est membre de l’organisation paysanne Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen. L’organisation travaille pour l’amélioration des conditions de vie en milieu rural.
Pour Dorvil, le conflit remonte à mars 1986. « Les paysans de Piatre ont entamé des démarches pour récupérer leurs terres après avoir su qu’ils étaient les héritiers légitimes des terrains qu’ils cultivaient pour de grands propriétaires, dont Nadal et D’Meza », explique Castra.
Contacté par AyiboPost, Auguste D’Meza dit détenir en copropriété, avec l’ancien président de la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti, Olivier Nadal, 900 carreaux de terre à Délugé.
Cette propriété a été acquise par son arrière-grand-père en 1888 et léguée en héritage jusqu’à sa quatrième génération de famille, poursuit D’Meza, qui refuse l’évocation du mot conflit.
Selon lui, « ce conflit est entretenu par des gens qui veulent accaparer le terrain » car, depuis 1995, la justice aurait tranché sur la question.
Le conflit a réclamé la vie de dizaines de paysans à travers les années. Le massacre dit de « Piatre », survenu le 12 mars 1990, reste l’un des épisodes les plus violents.
Un rapport des Nations Unies de 2002 évoque l’affaire. L’organisation parle du résultat tragique de litiges judiciaires non aboutis concernant une propriété de 100 carreaux de terre occupée par Olivier Nadal, déjà copropriétaire de 900 carreaux dans la même zone.
Le 11 mars 1990, les paysans sont revenus sur les terres à l’annonce de la chute du président par intérim, Prosper Avril. Le chef de section de la zone et son adjoint les ont réprimés. Un paysan a trouvé la mort dans l’incident.
Les paysans ont lynché deux hommes en représailles, ce qui a entraîné l’arrivée d’un détachement de 30 soldats accompagnés de civils armés venus de Saint-Marc. Ces derniers ont organisé un massacre : onze personnes sont mortes et 300 maisons et cases ont été incendiées, selon le rapport des Nations Unies.
Le 7ᵉ juge d’instruction enquêtant sur le dossier a communiqué, après treize ans (en décembre 2003), une ordonnance de clôture avec neuf chefs d’inculpation, dont celui d’assassinat contre 53 accusés.
En janvier 2005, la cour d’appel des Gonaïves a annulé l’ordonnance de renvoi.
Depuis, les paysans continuent de s’entretuer.
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L’Association des notables neutres de Montrouis, regroupant des membres de la société civile et du secteur religieux, tente de faire la médiation entre les localités de Piatre, Délugé et Pyè Payen depuis bientôt trois ans.
Si, dans un premier temps, ces démarches ont permis d’apaiser la fureur des protagonistes, les notables se plaignent de l’attitude des autorités judiciaires de Saint-Marc, qui, selon eux, « boycottent leur travail ».
« Une fois, un juge nous a dit que nous ne représentions pas l’État. Nous avions même été interpellés dans le cadre de l’assassinat d’un avocat », explique le pasteur Joseph Dorcéan, membre de l’association des notables.
Le non-accompagnement de l’État reste l’une des difficultés, selon lui, pour le rétablissement de la paix dans la commune.
Avec une population de plus de 76 000 habitants, Montrouis ne dispose pas d’un conseil municipal effectif depuis juillet 2023.
En janvier 2024, le gouvernement d’Ariel Henry a tenté d’installer une commission municipale composée de Wilguens Belzince, président, et des membres Marie Dina Joseph et Guivenaud Louis.
Le non-accompagnement de l’État reste l’une des difficultés pour le rétablissement de la paix dans la commune.
– Le pasteur Joseph Dorcéan
Cette installation n’a pas eu lieu en raison des protestations de la population.
Depuis juillet 2023, les autres membres du conseil ne viennent plus à la mairie.
Par : Jérôme Wendy Norestyl & Fenel Pélissier
Couverture |Photo d’un homme de dos, les mains croisées avec une arme, et en arrière-plan, un terrain. ( Source : Freepik ). Collage : Florentz Charles pour AyiboPost – 31 mars 2025
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