SOCIÉTÉ

De dangereux criminels risquent d’être libérés à la faveur du Coronavirus

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Les organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme

S’il existe un endroit en Haïti où la distanciation sociale ne peut guère être respectée, ce sont les prisons.

Depuis la confirmation des premiers cas de Coronavirus dans le pays, plusieurs institutions ont lancé l’alerte sur l’hécatombe que peut occasionner la surpopulation carcérale. Des cellules de 4 à 5 mètres carrés conçus pour recevoir dix à vingt personnes accueillent en réalité plus de 80 individus.

Pour pallier ce problème, les autorités ont annoncé un plan de désengorgement des centres carcéraux. Le ministère de la Justice a défini onze critères pour accorder une libération humanitaire à certains prisonniers. Il s’agit, entre autres, de l’âge avancé des détenus-es, de leur état de santé, de l’implication dans des délits mineurs, de la bonne conduite de ceux ayant purgé 80 % de leur peine et le fait d’être gardés en prison après avoir purgé sa peine.

Seulement, des organisations de défense des droits de l’homme, bien que favorables à la démarche, alertent sur les dangers de libération de criminels en dehors de la loi.

Déjà, 69 prisonniers ont été relâchés à la prison civile de Croix-des-Bouquets fin mars. Trois d’entre-deux ne répondent pas aux critères élaborés pour la circonstance, dénonce le Réseau national de défense des Droits humains dans une analyse préliminaire. Ils sont cités dans des dossiers d’assassinat, de kidnapping, de viol et de vol de véhicule.

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Vigilantes, des institutions de la société civile se souviennent de la libération de 340 prisonniers par grâce présidentielle en décembre 2014 par le président d’alors, Michel Joseph Martelly. Dans le lot, il y avait des évadés de prison, de dangereux criminels condamnés à perpétuité notamment pour des cas de kidnapping, de vol à main armée, de séquestration et d’association de malfaiteurs.

Le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH), avec l’état urgence engendré par la pandémie COVID-19, plaide pour l’adoption d’un cadre légal pour circonscrire les actions de l’administration en place. Ils ont publié un rapport sur comment l’état d’urgence mondial limite les droits humains en Haïti, avec les autorités étatiques qui ne pratique pas la bonne gouvernance.

4 fois plus de prisonniers

Aujourd’hui, l’effectif national de la population carcérale monte à plus de 11 110 prisonniers pour un système qui était bâti pour environ 3 000 individus. Donc, Haïti compte des prisons qui fonctionnent avec parfois plus de quatre fois leur capacité d’accueil réelle, expose Marie Rosie Auguste Ducena, responsable de programmes au RNDDH.

Face à cette situation et à cause des risques élevés de contagion au COVID-19, les autorités devraient idéalement libérer 9 000 prisonniers ou plus.

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C’est presque impossible, réplique le RNDDH. L’État ne peut résoudre « en quelques jours » ce qu’il n’a pu faire pendant des années. «Près de 75 % de la population carcérale, soit 8320 détenus, sont toujours en attente de jugement [ce qu’on appelle la détention préventive prolongée]», a déclaré Marie Rosie Auguste Ducena, qui fustige les dysfonctionnements de l’appareil judiciaire.

La direction de l’administration pénitentiaire (DAP) fait partie d’une commission ad hoc chargée d’évaluer la situation des détenus. Le weekend dernier, le responsable de l’institution, Charles Nazaire Noël, a fait comprendre que la détention préventive prolongée n’est pas encore à l’ordre du jour.

«Actuellement, notre liste qui doit être transmise au ministère de la Justice contient uniquement les cas des personnes qui ont été déjà condamnées, elle n’atteint pas 500 personnes», a fait savoir Noël qui assurait qu’il soumettrait une liste définitive incluant les cas des personnes en détention préventive prolongée à libérer ce mardi 14 avril. «Ce que moi et toutes les personnes travaillant dans le système pénitentiaire haïtien souhaiterions, c’est que nous fonctionnons, au plus, avec 2000 ou 2500 prisonniers.»

Des prisonniers en attente de jugement

Le substitut du commissaire du gouvernement à la capitale, Me Yvenne Tibeau, dans une conférence de presse le 30 mars 2020, disait que la commission formée va en effet libérer des prisonniers en attente de jugement. Le RNDDH ne pense pas que le parquet doit prendre cette responsabilité. Même si le pays fait face à une situation d’urgence, il faudrait respecter les règles préétablies, prévient l’organisme.

Aussi, le RNDDH demande aux autorités d’être très prudentes avec l’idée de libérer des prisonniers dont les dossiers ont été égarés ou qui n’ont tout simplement pas de dossier. L’institution encourage les responsables à prendre en compte le cas des victimes et des présumées victimes, qui doivent aussi, pouvoir suivre l’évolution de leur quête de justice dans les tribunaux.

Selon Me Yvenne Tibeaut, les prisonniers seront libérés uniquement à condition qu’ils restent disponibles pour la justice. Rien n’indique cependant comment les autorités comptent procéder pour s’en assurer. Le responsable de la DAP fait savoir qu’il n’est pas au courant et que c’est au ministère de la Justice de s’en occuper. « Je ne fais que garder les clefs des prisons haïtiennes ».

Préparations insuffisantes

La situation sanitaire dans les prisons était déjà déplorable bien avant la pandémie du Coronavirus. La promiscuité a favorisé la propagation de maladies comme la tuberculose, le choléra ou la gale, explique Marie Rosy Auguste Ducena. Même le régime alimentaire des détenus les fragilise face aux maladies, continue d’expliquer la responsable de programmes au RNDDH.

De ce fait, la priorité des autorités pénitentiaires est d’empêcher l’intrusion du COVID-19 dans les cellules. Pour cela, un plan de contingence a été mis en place avec un système de screening et une isolation de 14 jours. Presque toutes les visites sont interdites.

Cependant, aucune des prisons haïtiennes n’a une capacité de prise en charge qui dépasse celui d’un dispensaire. Selon un rapport du RNDDH, ces espaces font face à un manque sérieux de matériel et de personnels médicaux qualifiés.

Le rapport du RNDDH révèle aussi une application inégale des mesures prises et la possibilité pour que le virus puisse circuler librement à cause de certaines anomalies, notamment dans la gestion des nouveaux prisonniers.

Hervia Dorsinville

Photo couverture: Dieu Nalio Chery 

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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