AYIBOFANMEN UNE

Coup bas !

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Je suis ensevelie dans un profond sommeil. Mes paupières sont lourdes, elles se dĂ©battent sans succès pour me faciliter la vue. Mes cils sont nouĂ©s par la colle la plus efficace. Il semble faire jour mais mes yeux restent prisonniers d’un cauchemar, ils ne veulent pas s’ouvrir. J’ai une migraine atroce, on dirait que du plomb m’est tombĂ© sur la tĂŞte.

J’essaie de crier Ă  l’aide, comme on le fait lorsque l’on est sous l’emprise d’un mauvais esprit la nuit, mais ma gorge reste nouĂ©e. Elle est sèche, rocailleuse. Mes lèvres sont scellĂ©es… aucun son n’arrive Ă  en sortir. Je n’arrive pas non plus Ă  bouger le petit doigt, voire mon corps. Dans l’espĂ©rance de retrouver la force d’utiliser mes fonctions vitales, je respire et j’inspire. Toutefois, l’air que je reçois est rationnĂ© par ce tube qui traverse mon appareil respiratoire. Mes poumons sont habituĂ©s Ă  plus de largesse.

Je recommence mon manège Ă  plusieurs reprises mais rien n’y fait. Je me bats contre quelque chose de plus fort que moi. Mon sentiment d’emprisonnement grandit quand je sens des gens s’activer autour de moi. Seraient-ils insensibles Ă  mon dĂ©sarroi ou ont-ils dĂ©cidĂ© tout bonnement de m’ignorer?

Ne voient-ils pas que je souffre?

Je me demande si j’ai Ă©tĂ© enlevĂ©e et si mes ravisseurs m’ont endormie?

 Est-ce que je suis paralysée?

Ces gens sont lĂ , ils parlent, ils m’entourent… ils sont nombreux au cours de la journĂ©e et diminuent Ă  la tombĂ©e de la nuit. Ils prient aussi des fois, je parais ĂŞtre l’objet de leurs invocations.

J’ai fini par comprendre que je suis dans un hĂ´pital. Si je me fie Ă  ce que j’entends, je suis dans un Ă©tat comateux suite Ă  un infarctus. Comment? Je n’en sais rien. Je fouille dans ma mĂ©moire, il y a un grand vide dans ma vie d’adulte. Je me rappelle de mon premier voyage Ă  New York Ă  7 ans, des dimanches avec mon Ă©cole Ă  la CathĂ©drale de Port-au- Prince. Je me rappelle aussi des nuits blanches durant mes annĂ©es universitaires, des 400 coups avec ma meilleure amie, Ingrid. Je me rappelle encore du baisĂ© volĂ© par mon premier bĂ©guin sur le seuil de la maison de ma mère, des voeux de mon mari prononçant « Je le veux » devant cette assemblĂ©e sĂ©lecte dans notre paroisse Ă  Thomassin.

C’est tout ce dont je me souviens.

….

« Madame Jean Baptiste, si vous comprenez ce que je dis, clignez des yeux deux fois ». Je fais ce que le mĂ©decin me dit de faire, l’assistance est Ă©mue et contente comme si elle assistait aux premiers pas d’un bĂ©bĂ©. Je vois plein de monde Ă  mon chevet que je reconnais, mon mari, ma tante, ma meilleure amie Ingrid… Mon conjoint semble ravagĂ© et vieilli. Ingrid semble le soutenir dans cette Ă©preuve. Elle a toujours Ă©tĂ© proche de nous en effet. Je reprends peu Ă  peu mes esprits. GrĂ©gory a pris une infirmière particulière pour moi, elle passe les nuits Ă  me surveiller. Ingrid dormait avec moi les premiers jours mais avec un enfant en bas âge, c’Ă©tait devenu difficile.

LoĂŻc, mon petit bout de chou, mon filleul, est le fils d’Ingrid. Quand elle est tombĂ©e enceinte de lui, elle m’a dit qu’elle arrĂŞtait sa relation avec le gĂ©niteur. Ses histoires Ă©taient toujours tumultueuses, mais j’étais contente qu’elle veuille bien garder l’enfant…. Mon mari et moi l’avions soutenu pendant et après sa grossesse. Etre la marraine de son fils, c’était la chose la plus naturelle. Et pourtant, aujourd’hui, quand je pense Ă  lui, je ne sais pas  pourquoi, un pincement du cĹ“ur remplace la joie qu’il me procure d’habitude.

Je n’ai pas eu d’enfants, toutes nos tentatives se sont soldĂ©es en Ă©chec: plusieurs fausses couches. Toutes ces annĂ©es a essayer ont tendu l’atmosphère dans notre couple. Ma jalousie grandissante n’arrangeait pas les choses, elle intoxiquait notre relation. Je craignais qu’il aille voir ailleurs. Nous habitons ensemble mais nous sommes un de ces couples n’ayant plus d’Ă©clat, le temps et les Ă©preuves ont terni notre union.

Ce soir, je n’arrive pas Ă  dormir.

Des images qui font l’effet de coups de poing me passent par la tĂŞte sans arrĂŞt.  Ils me troublent, j’ai du mal Ă  les saisir, Ă  les mettre en ordre. Je sais par contre qu’ils me font horriblement mal. Je me rĂ©veille en fracas, en sueur et en pleurs. J’ai repassĂ© le film de ma vie pendant mon sommeil et il continue Ă  dĂ©filer devant moi. J’avais vu les textos que Gregory et qu’un autre numĂ©ro avaient Ă©changĂ©. J’ai dĂ©cidĂ© de mener mon enquĂŞte pour connaĂ®tre ce mystère . Je l’ai suivi, il a Ă©tĂ© chez elle… Il prend un enfant dans ses bras en arrivant sur ses lieux…

JĂ©sus, Marie, Joseph, c’est pour la première fois que je vois Ă  quel point ils se ressemblent.

Je comprends tout maintenant: comment ont-ils osé ?

Le docteur est lĂ , il Ă©nonce mon dernier bilan. J’assiste bouleversĂ©e, incapable de lever le petit doigt, de dire le plus simple mot. Le diagnostic n’est pas fameux, trauma cĂ©rĂ©bral, paralysie… il est fort probable que je ne retrouve plus mes fonctions motrices, la parole entre autres. Je voudrais mourir, ĂŞtre Ă  dix mille lieux de lĂ , je voudrais tellement terminer ma vie maintenant. Mon mari est Ă  ma droite, il tient ma main avec son allure mortuaire. Ma meilleure amie, elle, me tamponne le visage sans manquer une virgule du discours du mĂ©decin. Ils essaient de me rĂ©conforter pensant que l’effroi qui se lit sur mon visage et mes gĂ©missements sont dus à l’énoncĂ© du mĂ©decin traitant.

Mais il y a pire, je devrai passer le reste de ma vie avec des gens que j’aimais et qui m’ont trahi.

LoĂŻc est le fils de mon mari.

Je prie le ciel pour que la mort m’emporte!

 

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Lou
I am a woman, a life lover and a pluridimensional human being! Blogger @ Louetsaplume

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