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Cette mystérieuse maison à Pacot cache une histoire insoupçonnée

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Ancienne demeure de Simone Ovide Duvalier, le bâtiment a connu festins et messes. Il a aussi logé militaires et policiers

Situé à Pacot, l’édifice compte deux entrées. L’une donne sur la rue Oscar et l’autre débouche sur la rue Descollines. En franchissant la barrière principale, un drap usé noué aux extrémités de quelques poteaux attire l’attention. Il cache maladroitement un restaurant de fortune, avec sa petite table bancale et ses vaisselles bigarrées.

« Je ne sais rien de cette maison, c’est un policier qui m’a placé ici », dit la marchande de « manje kuit » qui, sans le savoir, habite l’ancienne demeure de l’ex première dame, Simone Ovide Duvalier.

Aujourd’hui, la maison abandonnée est gardée par Denis Jean-Charles, connu dans la zone sous le nom de Père Denis. Cet homme affable a intégré la villa en tant que jardinier en 1983.

« Quand j’ai commencé à travailler ici, c’était pour nettoyer les cajous de madame François Duvalier. Après quelque temps, elle m’avait confié d’autres tâches. J’ai été assigné à être le jardinier de la maison », se rappelle le gardien de 83 ans qui continue à se rendre sur les lieux.

Les ravages du tremblement de terre 

Après la dictature brutale et meurtrière des Duvalier, l’espace a logé le cercle militaire, puis le président Joseph Nérette. Jusqu’au séisme de 2010, il a servi de quartier général pour la Police nationale d’Haïti depuis la création de l’institution en 1994.

Il s’agit d’une propriété immense. Avec ses bras vieillissants, père Denis se fraie un chemin à travers les touffes d’herbes qui poussent tout autour de la maison. Père Denis connaît l’endroit sur le bout du doigt. Il marche à petits pas, un sac accroché à son dos, son chapeau bien ajusté sur sa tête.

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De son index, père Denis indique une Toyota « écrasée » sur la cour munie d’un tag portant la devise « Protéger et servir » de la PNH. « Cette voiture appartenait à Mario Andresol qui a été directeur général de la Police en 2010 », déclare l’employé qui reçoit mensuellement un montant de la PNH pour garder les lieux. Plus loin, il montre un autre véhicule de la PNH broyé lors du séisme.

Il n’y a pas que des voitures qui ont été endommagées dans le cataclysme. Le bâtiment tout entier est ravagé. Les murs sont en mauvais état, les poteaux sont fissurés et une bonne partie de la maison s’est effondrée. Les vestiges portent encore la marque de l’institution policière. Aucun indice ne montre que la maison appartenait à la famille Duvalier.

Des « histoires peu nobles »

On ne connaît pas la date exacte où Simone Ovide Duvalier, l’épouse du dictateur François Duvalier, avait fait l’acquisition de cette maison. Cependant, c’est le directeur de la Régie du Tabac et des Allumettes d’alors, Wesner Apollon, qui a proposé l’affaire à François Duvalier, selon l’auteur Jean-Robert Hérard dans son livre titré Les premières dames de la République d’Haïti 1957-2019.

François Duvalier s’est senti vexé que quelqu’un puisse venir dans son bureau pour lui parler de « ces histoires peu nobles », écrit Hérard. Le dictateur a mis le directeur à la porte. Par la suite, Simone Ovide Duvalier s’est entretenue avec Wesner Appolon pour acheter la maison. Pour sa part, père Denis avance que Simone Ovide Duvalier s’est installée dans la propriété après le mariage de son fils Jean Claude Duvalier avec Michèle Benett Pasquet.

La maison qui se trouve aujourd’hui dans un état délabré était très belle, se rappelle père Denis. Le bâtiment défraichi qui arbore aujourd’hui le bleu et blanc de la PNH était jadis peint en crème. L’ancienne première dame y organisait des fêtes privées avec sa famille au bord de la piscine.

L’eau de la piscine est de nos jours asséchée, mais l’on peut voir encore le grand espace peint en bleu sur la cour. Elle se trouve tout près d’une autre partie de la maison aménagée sous forme d’un bar. Selon Denis, Simone Ovide Duvalier ne se rendait pas à l’église pour la messe. Un prêtre du nom de « Nicolas » disait la messe tous les dimanches dans la résidence de la dame.

« Chaque 24 décembre, madame recevait Bossa Combo. Après l’exil des Duvalier, les militaires organisaient les cérémonies de réceptions des hauts gradés de l’armée ici », continue père Denis.

Un patrimoine national

Bien que cette maison ne soit pas classée dans les registres de l’Institut de sauvegarde du Patrimoine national, elle fait partie du patrimoine du pays.

D’après le directeur de l’ISPAN, l’architecte Patrick Durandisse, la propriété de Simone Ovide Duvalier est extrêmement importante du point de vue historique, au même titre que la cathédrale de Port-au-Prince et le Palais national.

« La propriété des Duvalier à Pacot appartient à un mouvement architectural important dans le pays. Elle fait partie des premières vagues de constructions en béton qui ont été érigées aux environs des années 1940 pour marquer le bicentenaire de la fondation de la ville de Port-au-Prince », argumente l’expert.

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C’est particulièrement le béton armé que l’on mettait en évidence pour la célébration des 200 ans de la ville de Port-au-Prince, explique Durandisse. « Les gens ont délaissé l’architecture traditionnelle en bois pour se tourner vers le béton parce qu’il est un excellent matériau ».

Les maisons construites durant cette époque avaient un style plutôt hispanique ou latino, selon le directeur de l’ISPAN. « Elles se rapprochaient des haciendas avec les colonnes qu’elles avaient et la façon dont leurs fenêtres étaient disposées. »

Le béton que les Haïtiens vantaient comme étant un excellent matériau a coûté au pays un prix humain très cher. « Quand le béton s’est introduit dans le pays, il n’y avait pas de normes parasismiques établies, souligne Patrick Durandisse. Nous avons vu les dégâts survenus le 12 janvier 2010, la maison des Duvalier n’y a pas échappé ».

Depuis dix ans, la maison de Simone Ovide Duvalier que les gens de la zone appellent encore DG PNH reste dans un état délabré dans les hauteurs de Pacot.

Bien que des institutions publiques (l’Armée et La Police) ont été logées dans la résidence de Simone Duvalier, cette maison demeure une propriété privée, estime Patrick Durandisse. Aussi, l’ISPAN ne peut pas la restaurer sans l’autorisation de ses propriétaires. « Nous pouvons classer une construction selon un mouvement architectural. Cependant, nous ne pouvons pas intervenir sur la propriété d’un particulier sans la sollicitation de celui-ci ».

Il n’est pas clair qui détient aujourd’hui les titres de propriété de l’espace.

Laura Louis

Les photos sont de Frantz Cinéus / Ayibopost

Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Elle a remporté l'édition 2021 du Prix Philippe Chaffanjon. Actuellement, Laura Louis est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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