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Choléragate: le séisme, le climat et l’environnement avaient bon dos

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Renaud Piarroux est professeur à la faculté de médecine de Sorbonne Université. A la demande du gouvernement Haïtien et de l’ambassade de France il a effectué en novembre 2010 l’investigation épidémiologique qui a pointé la responsabilité des casques bleus dans l’importation de la maladie. En 2019, il a publié un ouvrage aux éditions du CNRS intitulé « Choléra Haïti 2010-2018 histoire d’un désastre ».

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Il ne se passe pas une journée sans que je ne repense à la manière dont la population haïtienne a été traitée dans cette sinistre histoire d’épidémie de choléra. C’était fin 2010, l’année du séisme, une violente épidémie de choléra venait d’éclater. En l’espace de quelques semaines, Haïti fut dévastée par une onde de choc épidémique dépassant par sa violence meurtrière toutes les épidémies de choléra de ces vingt dernières années.

Il faut remonter à 1994, date de la terrible épidémie dans les camps de réfugiés autour de Goma dans l’est du Zaïre, pour retrouver une violence comparable. Et encore, à Goma, la flambée était restée localisée aux camps de réfugiés et aux communautés du voisinage.

En Haïti, l’ensemble du territoire fut frappé, des quartiers de Port-au-Prince aux mornes les plus inaccessibles. Une étude menée par MSF a même établi que dans certaines zones rurales particulièrement isolées, 1 habitant sur 20 mourut durant les premiers mois de l’épidémie. Autant dire que le bilan officiel, pourtant déjà très sévère avec plus de 800 000 cas et près de 10 000 décès, est très en deçà de la réalité.

Le bilan officiel, pourtant déjà très sévère est très en deçà de la réalité.

Il n’y eut aucune enquête, au sens juridique du terme, sur cette catastrophe sanitaire. Ni les autorités haïtiennes ni la communauté internationale ne jugèrent bon d’en commanditer. Aucun juge ne fut saisi de l’affaire, aucun policier n’interrogea les témoins.

À leur place, les experts de tous bords eurent le champ libre pour faire valoir leurs vues dans les médias. Après toutes ces années, relire leurs déclarations me stupéfait encore. J’ai sous les yeux un article du Gardian, journal britannique des plus sérieux. Intitulé L’épidémie de choléra en Haïti causée par les conditions météorologiques, selon des scientifiques, il date du 22 novembre 2010. Plusieurs scientifiques y sont interrogés. Ils expliquent que l’épidémie n’a rien à voir avec l’arrivée de soldats de l’ONU en provenance du Népal, une explication qualifiée de « croyance populaire ».

Pour ces scientifiques de renom, le choléra est la conséquence d’une conjonction événements catastrophiques incluant le séisme, les conditions météorologiques liées au réchauffement climatique et l’environnement aquatique d’où l’épidémie a émergé. L’un d’eux n’hésite pas à affabuler, affirmant que les réfugiés du séisme, installés sur les bords de l’Artibonite, furent les premiers à attraper le choléra après avoir bu de l’eau du fleuve : « Fait intéressant, les réfugiés ont été les premiers à contracter le choléra. Si, comme probable, le choléra était déjà présent dans la région côtière haïtienne, les résidents permanents, exposés à de faibles niveaux de la bactérie du choléra pendant des périodes prolongées auraient logiquement plus d’immunité que les réfugiés ». Curieuse explication quand on sait que les camps de réfugiés les plus proches se situaient à des dizaines de kilomètres du fleuve Artibonite !

Ces interviews donnèrent le ton d’une campagne de désinformation portée en grande partie par les experts et les organisations qui auraient dû nous éclairer sur les faits.

Ces interviews donnèrent le ton d’une campagne de désinformation très particulière, puisque portée en grande partie par les experts et les organisations qui auraient dû nous éclairer sur les faits. On peut encore en trouver des stigmates sur internet. Ainsi en est-il, par exemple, d’une carte interactive publiée par la Pan American Health Organisation, branche américaine de l’Organisation mondiale de la Santé, où des milliers de cas de choléra survenus la première semaine de l’épidémie dans les environs de Mirebalais sont occultés. Pourtant l’organisation en avait connaissance. OCHA, le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, en fit de même et d’autres organismes leur emboitèrent le pas. Avec un choléra débutant près de la côte, il était possible d’expliquer que la bactérie responsable avait émergé des eaux côtières après une phase de croissance locale. Si au contraire, l’origine de l’épidémie était localisée au bord d’une rivière passant sous les fosses septiques d’un camp de soldats tout juste arrivés d’un pays en proie à une épidémie, cela s’avérait plus compliqué.

Chacun le sait maintenant, au fil du temps l’hypothèse népalaise finit par s’imposer devant l’accumulation de preuves épidémiologiques et génétiques. Les premiers cas provenaient bien du hameau situé aux abords immédiats du camp de Casques bleus et la souche était en tout point identique à une de celles qui avaient sévi au Népal quelques semaines auparavant. On pourrait penser que la désinformation n’allait pas résister. Elle s’est simplement transformée.

Ainsi, Bill Clinton, dans une interview donnée en 2012, admet qu’un Casque bleu a bien importé le choléra, mais il ajoute aussitôt : « Je ne sais pas si la personne qui a introduit le choléra en Haïti, le soldat de la paix des Nations Unies, un soldat venant d’Asie du Sud, savait qu’il était porteur du virus ». Son propos est clair, il s’agit de minimiser la faute. Que peut-on reprocher à une personne qui ne se sait même pas porteuse du « virus » ? Ainsi prend forme une nouvelle fable : le choléra est arrivé à l’insu de l’ONU, par un porteur asymptomatique qui ne se savait pas contagieux. Cette fable va entraver la lutte contre le choléra pendant des années et aboutir à la situation absurde que nous vivons actuellement : il n’y a plus de choléra en Haïti, mais personne ne le reconnait publiquement. D’ailleurs, pratiquement personne n’ose même le croire !

Ainsi prend forme une nouvelle fable : le choléra est arrivé à l’insu de l’ONU, par un porteur asymptomatique qui ne se savait pas contagieux.

L’hypothèse que le choléra s’est implanté en Haïti à l’insu de tous ne tient pas. Supposons, comme le fait Bill Clinton, que le choléra a réellement été importé par un soldat qui ne se savait pas contagieux et que, comme l’ONU l’a toujours affirmé, aucun de ses camarades n’a présenté de diarrhée. Alors seul un nombre limité de bactéries du choléra aurait pu s’introduire dans l’environnement, profitant des négligences dans la gestion des fosses septiques des Casques bleus.

Pourtant, aussitôt, ce sont des milliers de personnes qui tombent malades simultanément en buvant l’eau de l’Artibonite, sur tout le cours du fleuve de Mirebalais à la côte. Une tentative d’explication a alors été formulée par un panel d’experts mandatés par l’ONU : « Le système de canaux et le delta de l’Artibonite ont fourni au vibrion cholérique des conditions optimales pour sa prolifération rapide ». Mais dans ce cas, comment expliquer la disparition du choléra à partir de février 2019 ? L’environnement est toujours là, le fleuve, les canaux, rien n’a changé. La lutte qui a été menée n’a ciblé que les cas humains et leur entourage immédiat. La bactérie censée se multiplier si facilement dans l’eau du fleuve n’a eu aucune raison de disparaître, et donc, le choléra n’a pu être éliminé.

D’ailleurs, c’est exactement ce qu’affirme le résumé stratégique du Plan d’Élimination du Choléra 2013-2022 : « la bactérie étant dans l’environnement, des cas sporadiques seront toujours diagnostiqués ». Comme préambule à un plan d’élimination, il faut reconnaître que cette phrase n’est pas vraiment de nature à mobiliser les foules ! Ni les donateurs. Pendant de longues années, la lutte s’est enlisée, faute d’équipes en nombre suffisant pour la mener. C’est seulement fin 2016, l’aide humanitaire ayant de nouveau afflué dans les suites de l’ouragan Matthew, que le nombre d’équipes de réponse a pu être augmenté notablement et que la lutte a pu être menée efficacement.

S’il s’était enraciné dans l’environnement, le choléra n’aurait pas pu disparaître d’Haïti. Et pourtant, ouvrons les yeux : depuis près d’un an, toutes les tentatives effectuées pour isoler la bactérie chez des patients diarrhéiques — et il y en a eu plus de 1200 jusqu’à présent — se sont soldées par des résultats négatifs. Aucun cas sporadique n’a été diagnostiqué. Ce microbe qu’il était si facile d’isoler chez les patients il y a quelques années est maintenant devenu introuvable ! Dans n’importe quel autre pays, la fin de l’épidémie aurait été annoncée. Après tout, ce n’est vraiment pas une bonne publicité que de laisser dire qu’Haïti est endémique pour le choléra.

Dans n’importe quel autre pays, la fin de l’épidémie aurait été annoncée.

Mais alors, si ce n’est pas dans l’Artibonite que la bactérie a proliféré en octobre 2010, comment du jour au lendemain des milliers de personnes ont pu tomber malades en buvant son eau ?

La seule explication est que la phase de prolifération a eu lieu en amont. Parmi les soldats. Et ça, c’est une vérité tellement gênante que personne n’ose la reprendre à son compte. Car elle implique que la catastrophe aurait pu être évitée si lorsque les premiers cas sont survenus chez les soldats, des mesures avaient été prises pour neutraliser le contenu des fosses septiques qui se remplissaient. Quelques jours plus tard, les fosses septiques seront vidangées, leur contenu déversé dans la nature et l’eau du fleuve Artibonite massivement empoisonnée.

Quelle horrible histoire !

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Renaud Piarroux
Renaud Piarroux est professeur à la faculté de médecine de Sorbonne Université, chercheur à l’Institut Pierre Louis d’Epidémiologie et de Santé Publique et chef de service à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. A la demande du gouvernement Haïtien et de l’ambassade de France il a effectué en novembre 2010 l’investigation épidémiologique qui a pointé la responsabilité des casques bleus dans l’importation de la maladie. Par la suite, il a mené des recherches pour appuyer le ministère de la Santé, la direction de l’Eau potable et de l’assainissement, l’UNICEF et leurs partenaires dans la conception et la mise en œuvre d’une stratégie d’élimination du choléra en Haïti. En 2019, il a publié un ouvrage aux éditions du CNRS intitulé « Choléra Haïti 2010-2018 histoire d’un désastre ».

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