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Ces jeunes en uniformes bleus

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Je n’avais qu’environ huit ans lorsque je remarquai ces enfants en uniformes bleus qui se dirigeaient sous la tonnelle située au fond de la cour de récréation. Je les dévisageais d’un œil curieux et parfois un peu méprisant. Je voyais bien que ces enfants n’étaient pas du même milieu social que moi. Je me demandais pourquoi ils venaient ici. De tranches d’âges très différentes, ils se rassemblaient tous les jours à quatre heures et lisaient à haute voix les textes de “La joie de lire”. Ceux de douze ans tout comme ceux de six ans pratiquaient le même exercice. A l’époque, élève de troisième année je ne comprenais pas trop cette manière de faire.

“Pourquoi lisent-ils aussi lentement” m’interrogeai-je ?

Je ne pouvais concevoir que des enfants plus âgés que moi aient tant de difficultés à lire. Alors, je me contentai de me considérer comme plus intelligente qu’eux. La fierté d’une fillette de huit ans, personne ne peut la lui voler!

Les années s’écroulèrent et le temps fit ce qu’il fait toujours…il passa. Presque chaque jour, je voyais ces jeunes en uniformes bleus se rendre sous la tonnelle pour apprendre à lire et à écrire. Pour être honnête, je ne leur accordais aucune importance particulière. Je ne faisais que les observer de loin en attendant de monter en voiture afin qu’on me reconduise chez moi après une longue journée à l’école.

A l’âge de quinze ans, alors que j’étais en classe de seconde, je commençai à contempler l’idée de quitter le pays et de poursuivre mon éducation au Canada. Je cherchai donc ce que je pouvais bien entreprendre afin d’avoir un plus pour faciliter mon admission au CEGEP. Assise sur les marches bleues de l’escalier un après-midi, je les aperçu défilant pour aller s’installer sous la tonnelle. Et tout d’un coup, j’eus l’impression qu’une petite lampe se mit à briller au- dessus de ma tête. J’avais trouvé! Je proposai mon aide pour l’alphabétisation. Ceci impliquerais rester plus tard, avoir moins de temps pour étudier une fois arrivée à la maison mais je décidai de la faire. Je me rappelai des fois où je rassemblais les plus jeunes de ma famille et leur apprenais à lire et à compter…J’étais sûre de vouloir devenir professeur. Après tout, peut-être que j’étais faite pour ça.

Le premier jour, je me rendis  également sous la tonnelle pour rencontrer mes élèves. Enfin je les voyais de près, ces jeunes en uniformes bleus que  depuis ma tendre enfance je scrutais de loin. Il était évident que tous se questionnaient. Leur professeur habituel m’introduit et expliqua que je serais une aide pour la lecture et les problèmes. Tous murmuraient et avaient l’air de se demander qui était cette fille en corsage blanc et jupe grise qui les “aideraient” avec la lecture et les problèmes. Je balayai d’abord la salle des yeux afin d’établir un contact visuel avec mes élèves. Il était encore difficile pour moi d’appréhender le fait que ceux de douze ans et même seize ans étaient au même niveau que ceux de neuf ans!  Du petit gosse turbulent à la jeune adolescente, tous avaient les yeux braqués sur moi. Le premier jour se passa plutôt bien. Je rentrai chez moi, enthousiaste à l’idée de préparer mon cours pour les prochains jours! Sans le réaliser, ce passe-temps que j’utilisais pour accumuler un « mérite sur papier », prit au fil du temps  beaucoup plus de place dans mon cœur. Après mes cours, je me précipitais vers la tonnelle. Certaines de mes amies ne semblaient pas trop saisir le soudain intérêt que je portais à l’alphabétisation. Mais pour moi, c’était devenue la meilleure partie de ma journée. Je ne pus m’empêcher de remarquer à quel point les jeunes étaient contents lorsque j’arrivais. Je me souciais de chacun d’eux. De celle qui captait le plus vite à celui qui ne semblait pas assimiler l’opération 1+1 = 2, je m’efforçais de toujours les écouter. Je savais bien que chacun avait ses limites et qu’il suffisait simplement d’appliquer différentes méthodes pour que les autres se rattrapent. Chaque fois que je fus tentée de m’énerver, leurs sourires attendrissaient mon cœur. Quel que soit la vitesse à laquelle ils apprenaient, ils n’oubliaient jamais de me faire sentir par  leurs regards reconnaissants que j’étais appréciée.

Lorsque je fronçais les sourcils, ils éclataient de rire mais s’apercevaient rapidement que j’étais sérieuse lorsque je me mettais à les gronder. Ils me respectaient mais encore plus, ils m’aimaient…profondément. Pour certains j’étais devenue une soeur, pour d’autres une amie et même une maman. L’humain a cette capacité de reconnaître n’importe où la pièce manquante de son puzzle. Même leur professeur semblait m’avoir confié la tâche de les éduquer. Lorsque la classe restait silencieuse après ses explications, je tentais de reprendre d’une autre manière. Tout d’un coup, les visages s’illuminaient pour faire signe qu’ils avaient compris. J’avais tant d’amour pour ces jeunes qui n’avaient pas grand-chose! Lorsque j’optais pour m’amuser  avec mes amies de préférences, les voir en rang quittant la classe d’alphabétisation me pinçait le cœur. Je me sentais responsables de ces jeunes. Et toute autre chose me semblait superflue. Qui aurait cru, que ce que j’avais envisagé comme un passe-temps m’apprendrait tant de choses sur la vie, la compassion, le partage, le don de soi. Rapidement, ces jeunes devinrent mes frères et mes sœurs. Les sentiments qu’ils éveillaient en moi étaient inexprimables. Je ne me sentais pas spéciale non….Mais disons que eux, ils se sentaient importants, ils se sentaient aimés.

Finalement, en classe de Rétho, en Janvier 2010, le tremblement de terre me poussa à laisser le pays. Contrairement à ce que j’avais prévu, je n’entrai pas au CEGEP, je n’eus aucun papier pour « prouver : que j’étais une fille qui s’était investie bénévolement dans sa communauté. Mais tout ceci m’importait peu. On dit que tout arrive pour une raison bien que nous avons souvent du mal à la discerner. Peut-être que Dieu m’enseigna la compassion. Peut-être que ceci fut l’un  ces moments  où il planta une graine dans mon cœur, pour me dévoiler que dans la vie, il y a réellement plus de bonheur à donner qu’à recevoir…Qui sait? Peut-être que cette période contribua à forger qui je suis aujourd’hui. Dans cette vie, on ne peut être sûre de rien. Je n’avais que quinze ans mais tout ce que je sais, c’est que ces jeunes en uniformes bleus ont changé ma vie.

Commentaires

Ann-Sophie Ovile
I am a girl who is passionate about seeing the world, loving people, the beach, rooftops and red lipsticks. I am trying to make the world a little brighter one article at a time.

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