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Beaucoup de Facultés de médecine, très peu de médecins qualifiés

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« L’absurdité d’une chose n’est pas une raison contre son existence, ça en est plutôt une condition » Nietzsche

En France, beaucoup de personnes considèrent l’avocat Éric Dupont-Moretti comme le roi de l’acquittement. Son nom revient en boucle dans une espèce de « ni-ni », ni excès d’honneur ni excès d’opprobre. Qui est l’avocat qui a eu l’audace de défendre cet assassin qui a tué sa femme et ses deux enfants? Qui a défendu ce pédophile qui a violé un petit garçon de 5 ans? Qui est l’avocat de Benzema dans l’affaire Sextape de Valbuena? Comme des reliques anaphoriques, on trouve le nom de Dupont-Moretti en guise de réponse à chaque interrogation.

Quel est le secret de cette capacité à aller à contre-courant?

Dans un documentaire, l’avocat le plus célèbre en France ne se voile pas la face, pour lui, le secret est le courage que doit avoir un professionnel face à ses responsabilités envers, mais surtout contre tous. Il a su trouver les bons mots pour caricaturer cette réponse. Je pense, disait-il, qu’un crachat a beaucoup plus de place sur une robe d’avocat qu’une médaille.

En Haïti, ce qui nous manque, ce sont les crachats pas les médailles. On a peur des crachats. Peur, à la limite, du paranoïa. Nous avons tous déjà entendu parler, au moins une fois, d’un technicien bourré de compétence, chevronné, académiquement excellent, qui a dû laisser une institution étatique par la petite porte, souvent, sous la pression du personnel aidé par la volémie de la critique médiatique. Or, l’hypothèse de base est le fait que ces institutions sont imbibées de corruption. Il serait, à ce moment, élémentaire d’imaginer que quelqu’un qui viendrait enrayer cette machine aurait trouvé des tonnes de fil à retordre. Que non! On préfère suivre l’actualité au lieu de penser l’évènement.

Malheureusement, cette situation tyrannique n’épargne pas le monde médical. Force est de constater que le nombre de facultés de Médecine a augmenté considérablement ces 20 dernières années. Aujourd’hui, les facultés de Médecine pullulent dans une dégradante réflexivité entrepreneuriale. De même qu’on peut avoir un magasin de produits cosmétiques, on peut aussi avoir une faculté de Médecine. La différence se fait sur la rentabilité et non sur les contraintes du système de Santé.

Une faculté de médecine pour dire simple, c’est là où les étudiants en médecine sont formés pour devenir médecins. Médecins pour quel pays? La gravité de la situation en Haïti, c’est le fait qu’il y ait 4 à 6 médecins pour chaque 10 000 habitants. Le besoin se fait profondément sentir. La réalité est d’autant plus sombre que l’Etat n’a plus le contrôle des facultés de médecine.

Qui n’a pas entendu l’anecdote d’un camarade expulsé de l’université d’Etat en 3ème année de Médecine pour être ensuite nommé chef de département dans une autre faculté de médecine de la capitale? Ou celui d’un responsable académique d’une faculté de médecine qui n’arrive même pas à écrire le nom des cours du cursus médical?

Quand ce n’est pas le cas d’une étudiante expulsée en sciences infirmières pour incompétence et qui se trouve quand même admise dans une faculté de Médecine, c’est un étudiant en Médecine qui décide de mettre sur pied sa propre faculté de Médecine en enseignant quasiment tous les cours. Ils seront tous médecins dans un pays qui a tant besoin de vrais médecins compétents.

Pour freiner ce problème, l’Etat a 3 possibilités de régulation :

1- A la base, il faut mettre un veto sur toutes les facultés de médecine à travers une commission forte au sein du ministère de la sante afin d’étudier les dossiers de ceux qui en ont la volonté.

2- Un examen national équitable, avec les représentants des différentes facultés avant l’obtention de la licence.

3- Compte tenu de la précarité du système et qu’un professionnel n’a pas nécessairement besoin de licence pour fonctionner, le troisième point repose sur un partenariat public-privé autour de la question, en vue de contrôler toutes les nominations et toutes les initiatives personnelles. Par conséquent, même en parachutant le système, une personne qui aurait l’audace de brûler les deux premières étapes saura ainsi dès le début qu’il ne pourra pas travailler, car la régulation serait efficace.

Fort de ces constats, il serait beaucoup plus facile de faciliter la création de l’ordre des Médecins qui saurait gérer tout le processus mieux qu’on ne l’aurait pu imaginer. Les médecins ont un grand intérêt à protéger l’intégrité et le prestige de leur profession face à cette montée de charlatans dans le système.

Certains diront que ce sont des vœux pieux, parce qu’il y a la peur du changement à tous les niveaux. Il y a aussi la malsaine volonté de plaire à un ami, ou protéger un membre de la famille qui profite pleinement du système tel quel. En gros, c’est la manifestation de la peur du crachat, l’amour de la médaille, ou plus exactement, la tentation de la gratification facile. Et surtout, les propriétaires des prétendues facultés sont prêts à payer les yeux de leur tête pour avoir leur papier.

La chaine de soins, l’inaccessibilité des hôpitaux, le manque de spécialistes, tout dans ce pays nous rapproche du cimetière. Qu’à cela ne tienne, on a des médecins qualifiés qui sont relégués au second plan à la faveur du favoritisme dans le système médical qui récompense les moins qualifiés qui souvent s’adapte mieux au système actuel.

Le chaos est partout. Tout le monde le sait. On le dénonce quand on est citoyen, on le protège quand on est dirigeant parce qu’on doit faire le maximum de temps possible à « diriger » et parce que gérer des manifestations politiques n’est pas facile. Ceux qui devraient assumer leur responsabilité font face à une vérité qui tue. « les vérités tuent, celles que l’on tait deviennent vénéneuses », disait Nietzche, un venin d’autant plus mortel quand on est pauvre. Quand on n’est pas capable de se faire soigner à l’étranger. Quand on n’a pas les moyens de se payer les meilleurs hôpitaux. Et ce venin est le plus toxique pour ceux qui habitent le « pays en dehors ».

La volonté de poser le problème de la formation en Médecine comme dans beaucoup d’autres disciplines n’a jamais été la préoccupation des dirigeants et des dirigés. Un médecin incompétent est aussi dangereux qu’un pistolet. On se le dit comme on aurait pu le dire autour d’un verre de whisky. On le boit et on oublie. La vie en Haïti, c’est de la roupie de sansonnet, elle n’a que très peu de valeur.

La régulation des facultés de médecine en Haïti s’impose aujourd’hui plus qu’hier, certainement moins que demain. Il y a des pistes à explorer pour trouver la bonne formule, mais il va falloir accepter le crachat qui précède la médaille. Les bonnes mesures sont souvent impopulaires, cela est valable en politique comme en Médecine.

La seule différence, c’est que la Médecine n’est pas une promenade de santé. Le débat se fait sur le fil d’une frontière qui sépare la vie de la mort. La mort d’un inconnu. La mort d’un proche. La mort d’un mourant. La mort qui n’inquiète plus. Impuissant, on assiste à un génocide planifié, annoncé et accepté. A moins que cela ne soit de l’incompétence.

Claudy Junior Pierre

Email: pclaudyjunior@yahoo.fr

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