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Aucun médecin légiste n’était present à la levée du corps de Jovenel Moïse

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La présence d’un médecin légiste sur la scène du crime aurait pu aider à recueillir des détails importants sur la mort de Jovenel Moïse

Dans le cas d’une mort violente, par exemple par balles, la loi haïtienne autorise les agents judiciaires à faire appel à un médecin légiste, sur la scène de crime. Le juge de paix, le commissaire du gouvernement peuvent nécessiter l’expertise du légiste, comme d’autres experts, pour mieux comprendre ce qui s’est passé.

Dans le cas du président Jovenel Moïse, selon toutes les informations disponibles, des interviews et photos analysées par AyiboPost, aucun légiste n’a accompagné le juge lors de sa visite sur la scène de crime, ce mercredi 7 juillet 2021. Haiti a seulement deux medecins légistes. Celui qui se trouve dans le pays n’a pas été sur la scène du crime.

Carl Henri Destin, le juge de paix en question qui a rapporté à AyiboPost faire l’objet de menaces après le constat, a affirmé ne plus vouloir être sollicité par la presse. De ce fait, il n’a pas pu repondre à nos questions.

Dans une entrevue accordée bien avant la mort de Jovenel Moise, Jean Armel Demorcy, l’un des deux seuls légistes du pays, avait expliqué pourquoi la présence du médecin légal était importante, avant même l’autopsie du cadavre. « Il n’y a pas de crime parfait, dit Demorcy. Et même pour un suicide par balles, on peut découvrir si c’était voulu ou pas. Les blessures ne seront pas les mêmes. »

Crucial pour la justice

Pour la justice, les indices récoltés par la police scientifique et par le médecin légiste sont importants. Toutefois, le code d’instruction criminelle n’exige pas la présence du légiste, explique Me Frantz Nerette, avocat pénaliste. «De manière générale, le constat du décès exige présence du médecin, a moins qu’il y ait des signes évidents que la personne est morte, dit-il. Mais ce sont les officiers de police judiciaire qui ont le droit de fouler la scène de crime, à moins qu’ils fassent appel aux experts, selon les trente premiers articles du Code d’instruction criminelle.»

Contactée par Ayibopost, l’une des personnes spécialisées dans la médecine légale en Haïti n’a pas voulu intervenir pour le moment. «Pendant toute ma carrière, on n’a jamais appelé un médecin sur une scène de crime, je ne vois pas pourquoi on l’aurait appelé dans ce décès», a-t-il dénoncé. Une autre n’a pas répondu à nos sollicitations.

Lire aussi: Le juge qui a constaté le corps de Jovenel Moïse subit des menaces. Il s’est mis à couvert.

Dans le cas de l’assassinat du président, Me Frantz Nerette croit que de toute façon la scène de crime était souillée depuis l’annonce de la mort du chef de l’Etat. « On ne peut pas savoir si rien n’a été déplacé, explique-t-il. Par exemple, dans le cas où la Première dame était auprès du président, il ne faut pas oublier qu’on est venus la récupérer pour la transporter à l’hôpital. Il y a donc des éléments accessoires qui ont pu empêcher que la scène de crime soit bien préservée.»

Heure du décès

Dans un communiqué paru le jour même, le premier ministre ad intérim, Claude Joseph, a indiqué qu’un groupe d’individus avaient attaqué la résidence du chef de l’Etat, vers une heure du matin.

Toutefois, il n’y a pas encore de certitudes quant à l’heure à laquelle Jovenel Moïse a rendu l’âme. L’un des rôles du médecin légiste, c’est d’estimer cette heure de la mort, grâce à certains détails dont la rigidité du cadavre ou encore la température du corps.

Ces détails sont cruciaux. Dans un éventuel procès, ils peuvent permettre de condamner ou d’innocenter des présumés coupables, en comparant par exemple l’heure de la mort à l’heure où l’accusé serait arrivé sur les lieux.

D’autres détails importants qui peuvent aider la justice dépendent de la médecine légale. Dans le cas où le corps de la victime est déplacé dans un lieu autre que la scène de crime, avant l’expertise du légiste, ces détails peuvent être perdus. Le corps de Jovenel Moise a été transporté à la morgue le même jour, vers quatre heures de l’après-midi. Une autopsie aurait été pratiquée, selon les officiels du gouvernement.

Spécialisation négligée

A cause du manque de moyens mis à la disposition de l’institut médico-légal, qui s’occupe des autopsies pour la justice haïtienne, il n’y a que deux médecins légistes dans le pays. Le budget de l’institut est d’environ 30 millions de gourdes, alors que pour fonctionner de manière satisfaisante et former d’autres médecins, il en faudrait au moins 100 millions. Comme ils ne sont pas nombreux, leur absence aux côtés de la justice peut aussi se comprendre, d’après Me Nerette.

Lorsque des personnalités publiques meurent de façon suspecte, la justice, ou à défaut, la famille, font parfois appel à ces experts. Mais pour des cas emblématiques comme celui de l’activiste de la communauté LGBTI Charlot Jeudi, ou encore celui du bâtonnier Monferrier Dorval, les résultats se font encore attendre.

Dans d’autre cas, des familles font appel aux médecins légistes en espérant qu’ainsi le cadavre de leur proche ne sera pas victime de sorcellerie. L’inverse est vrai aussi. Certains refusent de faire autopsier leurs proches, malgré la demande de la justice, car ils doivent d’abord le « ranje », pour éviter ces actes de sorcellerie, croyances ancrées dans la culture haïtienne.


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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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