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Absurdités et idées géniales à P-au-P alors qu’Haïti enregistre des cas de Coronavirus

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Face à la menace du virus COVID-19, les responsables et employés des institutions comme les supermarchés, pharmacies, banques, ou restaurants réagissent chacun à leur manière

Des visites effectuées les 17 et 18 mars montrent que certaines institutions de la capitale se préparent et sensibilisent leurs employés et clients contre la pandémie du Coronavirus.

Cependant, la grande majorité semblait attendre qu’il y ait confirmation d’un cas pour réagir. C’est désormais chose faite ce jeudi 19 mars 2020. L’administration en place a confirmé l’introduction du virus Covid-19 dans le pays.

Les témoignages recueillis dans une vingtaine d’entités de Carrefour à Pétion-ville pointent vers des tendances contradictoires. Nombre des clients rencontrés semblent imperméables aux efforts de sensibilisation. Certains s’en remettent à une puissance supérieure (Dieu ou Lwa).

Et en même temps, les bouteilles de gel antibactérien (hand sanitizer, les cache-nez ou les bouteilles d’Alcool 95 % disparaissent à vitesse grand V des rayons des supermarchés.

Pas d’affiches de sensibilisation

Dans les deux succursales de la UNIBANK à Thor, les murs sont remplis d’affiches concernant les taux de change et les différents services offerts, mais rien sur le Coronavirus. Les caissiers ne portent pas de gants, mais ils ont quand même une bouteille de hand sanitizer à portée de main.

Ces observations peuvent aussi être faites dans des institutions au Centre-ville, à Delmas et à Pétion-ville. Dans la grande majorité des entreprises privées, il n’y a aucune affiche pour informer les citoyens des risques liés au Covid-19.

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Une annexe de la CAM transfert à Carrefour fait figure d’exception avec une seule petite affiche qui se noie parmi plusieurs autres. Les employés de cette institution ne portent pas de gants, et aucun hand sanitizer ne se voit sur leurs bureaux.

Une annexe de la CAM transfert à Carrefour fait figure d’exception avec une seule petite affiche qui se noie parmi plusieurs autres. Photo: Hervia Dorsinville

Les supermarchés ont fait un peu plus d’effort pour protéger leurs employés.

Par exemple, à Diquini, dans le complexe qui héberge Delimart et plusieurs autres institutions, les caissiers ou les emballeurs de Delimart portent des gants et ont aussi leur bouteille de gel antibactérien. Même constat pour les employés de BigSart Market ou SuperMax même si le port du gant n’est pas généralisé.

Les institutions comme Delmas 2000, Compa Market, Star 2000 ou Mikado apparaissent comme les moins concernés par le Coronavirus. Dans ces entreprises, aucune des mesures décrites plus haut n’a été prise du côté des employés ou du pour protéger les clients.

Par exemple à Delmas 2000, il y a des toilettes pour employés et clients. Cependant, elles sont sales, certains robinets ne fonctionnent pas et il n’y a pas de savon, d’alcool ou de gel antibactérien pour se désinfecter les mains.

Que font les clients?

À Epi d’or, BigStar ou SuperMax, un employé est placé devant la porte d’entrée pour asperger du gel antibactérien sur les mains des gens qui fréquentent ces établissements. Mais à la sortie, ces employés refusent de désinfecter les mains des clients.

«Nous faisons tout notre possible pour que le virus n’entre pas dans l’enceinte, explique Nicolas Reyes, responsable de BigStar market.»   

Néanmoins, Nicolas Reyes assure que toutes les surfaces qui sont touchées régulièrement par les employés et les clients comme les comptoirs, les paniers, les manches des portes sont nettoyées plusieurs fois durant la journée avec de l’eau et du chlore.

Au restaurant Yanvalou, les surfaces qui sont souvent manipulées par les utilisateurs de l’espace sont nettoyées avec de l’eau et chlore également, informe Magalie Comeau Denis, responsable de cette entreprise.

À cet établissement situé à l’avenue N, les responsables ont placé un appareil créé par les scouts d’Haïti qui permet de pomper à l’aide de son pied, l’eau qui se trouve dans un récipient connecté avec un tube. Il n’exige pas d’électricité pour fonctionner, ne nécessite pas l’usage des mains pour l’actionner et peut être placé n’importe où.

À cet établissement situé à l’avenue N, les responsables ont placé un appareil créé par les scouts d’Haïti qui permet de pomper à l’aide de son pied. Photo: Hervia Dorsinville

Qu’en disent les enfants?

Même si les cas de fatalités sont moins nombreux chez les jeunes, ils peuvent transporter le virus et infecter leurs proches.

Sara est en seconde chez les Sœurs Salesiennes de Carrefour, elle dit avoir obtenu des informations sur le virus de son école, mais le côté pratique de la prévention fait défaut.

« On ne met pas de hand sanitizer à la disposition des élèves de la classe, raconte Sara. Pour les professeurs, je ne sais pas, parce que je ne vais pas dans leur salle.»

Le témoignage de Sara est le même que les autres enfants qui étaient réunis sur la cour avec elle

De son côté, Catherine, de l’Institution Mixte Jean Paul II, explique ne pas avoir la permission pour aller se laver les mains autant de fois qu’elle l’estime nécessaire.

Logique pompier…

Sur la vingtaine d’institutions visitées, seules quelques-unes prennent en charge la sensibilisation et font de la prévention contre le Coronavirus. Les responsables de la plupart d’entre elles disent attendre la confirmation d’un cas de contamination pour pouvoir réagir. C’est le cas de Compas market.

« Aujourd’hui nous avions eu une réunion de toute urgence pour savoir comment réagir parce que nous avons reçu la nouvelle qu’il y a la possibilité qu’un cas de Coronavirus soit détecté en Haïti, rapporte Rolendy Seïde, un des responsables de l’entreprise. J’ai même pensé à l’idée de procéder par des groupes de cinq personnes, pour laisser les gens entrer dans l’établissement.»

Les réticences s’observent également du côté des clients. Beaucoup ne voient pas où est le danger puisqu’il n’y a pas encore de gens malades dans le pays.

Par exemple au restaurant Yanvalou, il y avait une cérémonie d’hommage à la mémoire de Ronald Derencourt, l’empereur Aboudja [empereur est un grade donné aux anciens dans le Vodou haïtien].

Les participants tenaient à respecter les traditions. Ils se lavaient les mains dans une cuvette remplie d’eau et de feuilles médicinales.

Ils se lavaient les mains dans une cuvette remplie d’eau et de feuilles médicinales. Photo : Hervia Dorsinville

Magalie Comeau Denis s’était entendue bien avant avec les organisateurs de la cérémonie pour n’accueillir que vingt personnes dans l’enceinte, afin de pouvoir aider les autorités à retracer les gens présents, si l’une d’entre elles s’était avérée infectée.

Mais finalement, il y avait plus de cinquante personnes présentes et d’autres affluaient parce que les organisateurs ont mis l’événement public sur Facebook et ne l’ont pas annulé.

Malgré l’interdiction d’entrer, les nouveaux arrivés refusaient de partir.

Que faire après l’arrivée du virus?

Bien avant la confirmation du virus en Haïti, la question de la réaction appropriée ne faisait pas unanimité.

Magalie Comeau Denis annonce qu’elle sera obligée de fermer l’établissement même s’il y a le signalement d’un seul cas. Elle ne veut pas prendre de risque quand bien même cela aurait un impact négatif sur son business.

Carline Alexis de la pharmacie Vittamed affiche sa détermination à continuer de travailler même si la situation devenait dangereuse. « Je suis obligée d’être là, sinon chez qui les gens vont trouver les médicaments, je n’ai pas le luxe de ne pas venir travailler, témoigne-t-elle. Ce sera dangereux, je le sais, mais les gens comptent sur moi, sur nous, les professionnels de la santé.»

Rareté de certains produits

La grande majorité des supermarchés ont très peu de produits dans les rayons pour désinfecter les mains, comme le hand sanitizer ou l’alcool 95 %. Pourtant, il y a encore des savons liquides, du chlore et autres désinfectant.

Les masques et les cache-nez sont aussi très prisés et se vendent très cher malgré le fait que l’Organisation mondiale de la santé ne recommande pas leur utilisation si la personne n’est pas déjà infectée.

Il peut avoir un manque de médicaments anticipe Hugues Saint-Jean qui est à la tête de l’Association des Pharmaciens haïtiens [APH].

D’après le professionnel, près de 80 % des gens infectés n’auront pas besoin d’aller à l’hôpital. Ils vont souffrir de courbatures, maux de tête, faiblesse, fièvre… en somme, les symptômes d’une banale grippe. Et ils auront besoin de paracétamol, de vitamine C, et autres remèdes.

Cependant, le coordonnateur de l’APH admet que dans ce secteur le chaos règne, car les pharmacies légales fonctionnent en cohabitation celles qui sont illégales. Malgré toutes les instructions que les pharmacies pourront recevoir sur les meilleurs comportements à adopter en ces temps de crise, l’APH n’est pas en mesure d’affirmer que ces consignes seront suivies, à la lettre, par tous.

« Dans les cas compliqués de pneumonie ou de fibrose pulmonaire, nous aurons besoin de médicaments et d’appareils plus spécialisés, explique Hugues Saint-Jean. Il n’y a que quelques hôpitaux qui disposent d’un respiratoire artificiel en Haïti et n’importe quel médecin ne peut pas l’utiliser. Malheureusement, la grande majorité des personnes qui en auront besoin ne pourront pas être sauvées, et c’est ainsi partout ailleurs. »

Hervia Dorsinville

Sara, Catherine, Saül et Samy sont des noms d’emprunts pour protéger l’identité des enfants.

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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