Presque chaque Haïtien sur l’île connaît un compatriote agent de sécurité assassiné dans un contexte où, pour travailler, ils ne disposent souvent pas d’armes à feu
Lors d’une conversation la veille de son assassinat, fin juillet l’année dernière à Providenciales, la femme de Jacius Jacquelin Rosilma lui a réitéré une crainte qu’elle avait déjà exprimée à plusieurs reprises : ce dernier devrait penser à quitter le poste d’agent de sécurité qu’il occupait dans un club depuis quatre mois.
Pour la dame, être agent de sécurité aux Îles Turques et Caïques était beaucoup trop « dangereux » à cause de l’exposition croissante à la violence armée et à la criminalité.
Le couple, ensemble depuis 2018, a arrêté cette nuit-là une résolution : le lendemain, 27 juillet, serait le dernier jour de travail de Rosilma comme vigile.
Rosilma ne rentrera pas chez lui après le travail ce jour-là.

Jacius Rosilma avant la fusillade du 27 juillet 2025 aux Îles Turques et Caïques. Courtoisie : Phara Michelle.
Les préoccupations de sa conjointe se sont matérialisées : un ami de la famille lui a informé que plusieurs individus armés et encagoulés ont logé plus d’une demi-douzaine de balles dans le corps de Rosilma lors d’un énième affrontement armé s’apparentant à un règlement de comptes entre deux gangs rivaux.
Lire aussi : Un Haïtien blessé par balle à Providenciales meurt après un refus de soins à l’hôpital
L’hôpital de la place a renvoyé Rosilma chez lui, sans soins adéquats puisqu’il n’avait pas d’assurance de santé sur l’île. La famille l’a transféré en Haïti où il décèdera quelques jours plus tard à l’hôpital Justinien du Cap-Haïtien.
Il n’existe pas de statistiques officielles, mais presque chaque ressortissant haïtien sur l’île de moins de 50 000 habitants semble connaître un compatriote assassiné dans ce métier hyper dangereux.
Selon Guyvenson Laine – un ressortissant haïtien aux Îles Turques et Caïques – depuis son installation en 2021 sur l’archipel, « plus d’une demi-douzaine d’Haïtiens qui travaillaient dans le secteur de la sécurité ont été assassinés dans les feux croisés d’affrontements entre factions rivales ».

Guyvenson Laine officiant comme agent de sécurité aux Îles Turques et Caïques. Courtoisie : Guyvenson Laine.
Progressivement, les gangs liés au trafic de drogue s’établissent et provoquent une flambée de la criminalité à travers la perpétration d’homicides de type « gangster », selon les autorités.
Contactée par AyiboPost, Phara Michelle, la conjointe de Rosilma, a été catégorique : « je lui enjoignais de quitter ce poste d’agent de sécurité parce que beaucoup trop d’Haïtiens y ont perdu la vie sur l’île au cours des cinq dernières années ».
Les restrictions drastiques sur le port d’armes légal rendent les agents de sécurité vulnérables.
Selon Michelle, son mari n’avait droit qu’à un détecteur de métaux pour assurer la gestion de son espace de travail d’agent de sécurité. « On ne lui a donné ni armes, ni menottes », s’est-elle plainte auprès d’AyiboPost.
C’est une situation courante.
Dans des témoignages collectés par AyiboPost, quatre ressortissants haïtiens sur place déplorent l’absence d’ouverture des politiques du pays en matière d’armement pour les professionnels de sécurité privée – une profession qui, selon eux, est occupée en grande partie par des Haïtiens.
L’île interdit l’utilisation des armes sans un permis en règle difficile à obtenir – avec une dispense accordée seulement aux armuriers professionnels.
Les peines minimales obligatoires pour les infractions liées à la possession illégale d’armes à feu – y compris les munitions – sont plus lourdes que pour des crimes comme l’homicide et l’importation d’armes, de pièces d’armes ou de munitions. Posséder des pistolets factices airsoft ou des pistolets jouets est illégal et susceptible d’entraîner une peine minimale de douze ans de prison.
Contactée par AyiboPost, Phara Michelle, la conjointe de Rosilma, a été catégorique : « je lui enjoignais de quitter ce poste d’agent de sécurité parce que beaucoup trop d’Haïtiens y ont perdu la vie sur l’île au cours des cinq dernières années ».
La rigidité de la politique concernant les armes à feu ricochète sur les professionnels haïtiens de la sécurité privée qui se retrouvent souvent dépourvus de moyens de persuasion adéquats pour assurer la gestion effective de l’espace qu’ils sont censés protéger, selon des témoignages récoltés par AyiboPost.
En juin dernier, Spence Security & Investigation Services Ltd – une entreprise de sécurité sur l’archipel – a fait un plaidoyer auprès des autorités des Îles Turques et Caïques en faveur d’une plus grande autonomie et d’une meilleure protection du personnel de sécurité privée après l’assassinat brutal de l’un de leurs employés dans l’exercice de ses fonctions.
L’agence a lancé un appel à des mesures de sécurité renforcées et à de meilleures ressources pour les agents qui se retrouvent souvent ciblés lorsqu’ils protègent les entreprises et les collectivités.
Guyvenson Laine, cité plus haut, vingtenaire, travaille comme agent de sécurité dans un club à Providenciales depuis trois ans.

Guyvenson Laine, un agent de sécurité aux Îles Turques et Caïques. Courtoisie : Guyvenson Laine.
Le professionnel souligne à AyiboPost les circonstances déplorables dans lesquelles il travaille.
« L’État ne me donne accès à rien, ni aux armes ni aux menottes, déplore-t-il. Je n’ai que mon uniforme comme attribut de métier. »
Selon Laine, cette disposition ne favorise pas ses comparses haïtiens, qui sont souvent des victimes collatérales lors des épisodes d’affrontements armés dans un contexte marqué par l’explosion d’assassinats « barbares ».
L’ombre des dérapages armés a aussi éprouvé psychologiquement le professionnel. « Parfois je me sens vrillé par l’inquiétude quand il me faut fouiller les citoyens qui se présentent dans le club, parfois armés », confie Laine.
Le professionnel, jusqu’à présent épargné par la violence, connaît d’autres agents de sécurité haïtiens tués.
Lors d’un vol survenu le mercredi 25 juin 2025 aux alentours de 17h29 dans les locaux du magasin GK Blue Store à Blue Hills – une localité de Providenciales – des individus armés ont assassiné un agent de sécurité haïtien, lequel a succombé à ses blessures sous le regard impuissant des services d’urgence.

L’agent de sécurité haïtien assassiné devant les locaux du magasin GK Blue Store à Blue Hills en 2025. Courtoisie : Guyvenson Laine.
Selon les médias locaux, cet incident a provoqué une onde de choc dans la communauté de Blue Hills et dans l’ensemble des Îles Turques et Caïques, suscitant une inquiétude renouvelée quant à la criminalité violente et aux vulnérabilités auxquelles sont confrontés ceux qui sont chargés d’assurer la sécurité publique.
Selon Laine, la victime était très connue à Providenciales et laisse derrière lui un enfant d’une dizaine d’années.
La présence massive des Haïtiens dans le secteur de la sécurité malgré les risques potentiels relève de l’absence d’opportunités liées parfois à leur statut sur l’archipel.

Une photo du magasin GK Blue Store à Providenciales, le 6 mars 2026. Courtoisie : Guyvenson Laine.

Une photo du magasin GK Blue Store à Providenciales, le 6 mars 2026. Courtoisie : Guyvenson Laine.
« Les Haïtiens connaissent les dangers, mais ils n’ont pas d’autres choix à cause de leur situation migratoire sur les îles », rapporte Laine à AyiboPost.
Situées au nord d’Haïti, les Îles Turques et Caïques – territoire britannique d’outre-mer – sont connues pour leurs bandes de plages ensoleillées et leurs grands complexes hôteliers attirant plus de 1,5 million de touristes par an, dont environ 80 % proviennent des États-Unis.
Cet archipel de 49 îles attire des célébrités huppées en vacances, ainsi que des Haïtiens en mal de vivre en Haïti à cause de l’insécurité et d’un horizon réduit d’opportunités économiques. Les données évoquent la présence de 10 000 Haïtiens, soit le tiers de la population locale.
Selon les statistiques du Bureau des affaires humanitaires des Nations unies, seulement 20 % des Haïtiens vivant à Providenciales possèdent un permis de séjour permanent.
« Les Haïtiens connaissent les dangers, mais ils n’ont pas d’autres choix à cause de leur situation migratoire sur les îles », rapporte Laine à AyiboPost.
Ces dernières années, l’archipel est devenu le théâtre d’une escalade de violences imputées à l’arrivée de bandes criminelles organisées venues d’autres régions des Caraïbes. Ces gangs se livrent à des affrontements alimentés par la vengeance, les guerres de territoire, les représailles et la volonté de dominer le marché local de la drogue.
Dans le deuxième semestre de 2022, 21 homicides ont été enregistrés en l’espace de deux mois.
Ces meurtres ont contraint les autorités des Îles Turques et Caïques à chercher des alternatives de soutien urgent auprès du gouvernement britannique, qui y a dépêché un navire et déployé 24 officiers armés en provenance des Bahamas voisines pour soutenir les opérations de surveillance et de sécurité.
Les autorités des îles en ont profité pour alourdir la législation en rapport avec la possession illégale d’armes à feu.
Lire aussi : Les Haïtiens accusés de gangstériser les Îles Turques et Caïques
Mais malgré le durcissement de ces mesures, les occurrences d’homicides n’ont pas cessé.
Le 27 juillet 2025, une fusillade survenue dans un club à Providenciales, qualifiée par les autorités de « première tuerie de masse » aux Îles Turques et Caïques, a fait trois morts et une dizaine de blessés, parmi lesquels des Haïtiens.
AyiboPost n’a pu entrer en contact avec le consulat haïtien aux Îles Turques et Caïques avant la publication de ce reportage.
Par : Junior Legrand
Couverture | Guyvenson Laine officiant comme agent de sécurité aux Îles Turques et Caïques. Courtoisie : Guyvenson Laine.
► AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com
Gardez contact avec AyiboPost via :
► Notre canal Telegram : cliquez ici
► Notre Channel WhatsApp : cliquez ici
► Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici






Comments