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Jean Casimir | Gouvernement et État dans la crise haïtienne

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Derrière la confusion courante de l’État avec l’administration publique se cache un piège qui nous empêche d’apprécier les réalisations de notre société et de prendre conscience de ses demandes insatisfaites

Pour aider à analyser la crise haïtienne d’aujourd’hui, et à lui chercher une porte de sortie, il convient de rappeler la formule courante en science politique qui permet de distinguer l’État de l’administration publique. En effet, les penseurs de la discipline appellent État, la structure institutionnelle qui demeure inchangée lorsque les gouvernements tombent. Par exemple lorsqu’en France, l’administration royale d’avant 1789 est remplacée en 1792 par une administration républicaine, l’État français subsiste avec ses obligations.

On peut dire autant de l’État haïtien lorsque l’on observe l’administration d’Élie Lescot et celle de Dumarsais Estimé que sépare la Révolution de 1946. Ces changements, certes profonds, n’affectent pas la continuité de l’État et ses engagements vis-à-vis de la population nationale et des partenaires étrangers.

Derrière la confusion courante de l’État avec l’administration publique se cache un piège qui nous empêche d’apprécier les réalisations de notre société et de prendre conscience de ses demandes insatisfaites.

Cette méprise aiguille notre recherche dans un sens qui porte préjudice à la cohésion nationale et à l’appréciation de nos compagnons de route. Nous nous concentrons sur nos relations avec l’extérieur et non sur les liens qui nous unissent en une totalité cohésive. Certains de nos penseurs estiment même que nous ne constituons pas une entité structurée, car nous ne nous insérons pas dans les catégories prévues par le monde moderne.

Dès la fin du XVIIIe siècle, l’armée haïtienne se trouve engagée, avec l’aide de son gouvernement, dans un bras de fer structurel, où l’appareil administratif de l’État prétend soumettre et diriger la société, sans jamais parvenir à la gouverner. L’administration publique ne constitue pas un instrument d’une domination étatique aboutie, mais l’un des acteurs d’un corps à corps durable avec la société villageoise, que médiatise un gouvernement incapable de négocier et encore moins d’imposer son projet néocolonial.

Derrière la confusion courante de l’État avec l’administration publique se cache un piège qui nous empêche d’apprécier les réalisations de notre société et de prendre conscience de ses demandes insatisfaites.

Loin de contrôler la population dite de cultivateurs, la gouvernance militaire se heurte à une masse d’habitants issus de l’expérience esclavagiste et qui refuse toute reconduction du travail forcé, en déjouant systématiquement les dispositifs de contrainte mis en place. Ce face-à-face stérile met en évidence l’échec constitutif de l’administration qui suit l’insurrection de 1791 à nos jours. Celle-ci s’entête à gouverner des citoyens qu’elle voudrait passifs, donc à gouverner sans aucune base sociale, à commander sans obtenir d’obéissance effective et, par conséquent, à confondre autorité proclamée et pouvoir réel.

Les habitants du pays organisent, en marge de cette administration, les conditions concrètes de leur survie et de leur autonomie. Ce rapport de force qu’ils entretiennent avec la mince oligarchie et son administration publique constitue, de fait, l’État haïtien.

L’administration publique auto-proclamée, ainsi que les oligarchies héritées de la colonie s’efforcent, sous le haut patronage de la communauté internationale, d’invisibiliser la force de la nation dont l’inaltérable défi dépasse les possibilités de contrôle et de direction héritées de l’administration mise en déroute définitive en 1804.

Loin de traduire une faiblesse conjoncturelle, la contradiction entre l’État, comme équilibre de force sociale, et l’administration publique, comme armature de gestion, évoque une configuration historique immuable.

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De 1791 à nos jours, l’administration ne dispose pas des moyens matériels ni de la légitimité sociale, nécessaires pour transformer son autorité autoproclamée en pouvoir effectif sur des habitants en train de construire leurs propres formes d’organisation et de reproduction sociale.

L’apparente méprise où se confond l’État et l’administration publique est un héritage, légèrement retouché, de la structure racisée de la société, où la métropole, forte de la supériorité qu’elle s’octroie, décide de se créer une colonie à sa ressemblance. La prétention de substituer l’administration publique à l’État cache l’impuissance des autorités politiques et l’échec bi séculaire de la communauté internationale. En endossant ce choix des oligarchies haïtiennes, cette communauté culpabilise, en toute paix de conscience, ceux à qui toutes deux se plaisent à enlever la voix dans la conduction de la chose publique.

En s’en tenant aux valeurs non négociables de ses pratiques quotidiennes – le tout moun se moun -, dès 1791, les pratiques sociales qui construisent la nation haïtienne bravent le moteur central de la société moderne, à savoir sa fixation sur une production insatiable d’inégalités. Cette inévitable relation avec le colonialisme explique la différence entre les sociétés villageoises des Taïnos ou des marginaux français et celles qui fleurissent après les luttes de 1791-1804. Ces dernières couronnent la protection de la population travailleuse et l’aménagement de sa reproduction dans la paix et la joie de vivre, ce qui ne les autorise pas à négliger leurs relations avec les pays modernes.

Mais justement, Jean-Jacques Dessalines excepté, les pères de la patrie se sont préoccupés principalement de leur présence sur l’échiquier international. Ils investissent le gros de leurs efforts à cultiver un éventuel lien avec la société moderne. Cette gestion borgne du gouvernement se fait aux dépens de l’alliance locale en faveur de la joie de vivre dans l’égalité du « tout moun se moun ». Pour les oligarchies d’anciens libres, la carte d’entrée de leur administration dans le concert des nations modernes prime le développement de la connaissance et du maintien de la joie de vivre et du bonheur de l’ensemble de la population nationale.

La vie et la victoire que lèguent les aînés dans une lutte acharnée pour l’indépendance deviennent moins importantes que l’acceptation de l’autonomie de la nouvelle administration publique par des métropoles racistes. Notre art de gérer nos relations interpersonnelles et communautaires, nos rapports avec nos défunts et notre religiosité, nos relations avec les villages et les marchés voisins, notre connaissance des plantes médicinales, notre mémoire et notre système d’éducation familiale, notre musique, nos danses et notre peinture…, en un mot, tout notre monde à nous échappe aux études systématiques et à la gestion publique.

Les pères de la patrie et les autorités qui succèdent acceptent de troquer l’administration de notre joie de vivre pour l’assentiment des négriers d’un colonialisme en pleine expansion, à une autonomie où nos anciens seraient traités comme des « nouveaux libres » ou des « cultivateurs » de leurs plantations. S’étonner de ce choix revient à effacer de notre mémoire tout le racisme que conservent les textes publiés par les héros de l’indépendance de Vincent Ogé et Julien Raimond, en passant par Toussaint Louverture, Rigaud et Pétion.

De 1791 à nos jours, l’administration ne dispose pas des moyens matériels ni de la légitimité sociale, nécessaires pour transformer son autorité autoproclamée en pouvoir effectif sur des habitants en train de construire leurs propres formes d’organisation et de reproduction sociale.

Certes, cette attitude anti nationale et eurocentrée s’explique par l’impérieuse nécessité de défendre, les armes à la main, une autonomie de gestion. Mais, la nation haïtienne fonde sa civilisation, en refusant d’introniser les valeurs et le langage qu’approuve l’Occident moderne. L’administration gouvernementale n’a de cesse que de tourner le dos à la civilisation locale et de la minorer face à leur participation, pour le moins modeste, à la pensée moderne.

Le monde occidental ne conçoit même pas l’existence sur un pied d’égalité d’une société et d’une culture haïtiennes. Il n’est pas défendu de s’attendre à un éventuel changement dans cette attitude vieille de plus de cinq siècles. Entre-temps, il dépend de nous de prendre conscience de notre existence et de notre façon d’exister, de la connaître, de la développer et de l’aider à s’épanouir pour notre plus grand bien. Cette nouvelle orientation de l’administration publique, loin de nous isoler, aiderait à nous enrichir et à découvrir des aires de pratiques conjointes avec nos voisins et alliés.

Un renforcement de l’État haïtien, tel que défini au début de ce texte, comme objectif de l’administration publique, simple organe de gestion, répercuterait sur les négociations d’un rapport plus équitable avec les puissances métropolitaines, en consolidant nos liens internes et ceux qui nous unissent aux États sujets aux mêmes formes d’ostracisme et de minoration.

Par : 

Couverture | Photo de l’historien et sociologue Jean Casimir. Photo : Inconnue

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Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

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