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Comment une attaque de drone a décimé une famille à Bel Air

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Un membre de la diaspora raconte à AyiboPost comment une explosion de drone a tué sa petite sœur, ses deux frères et son père après ses démarches infructueuses pour évacuer la famille du bidonville

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Depuis un an, l’homme de 28 ans cherchait désespérément à déplacer sa famille résidant à Bel Air.

Les démarches pour quitter le bidonville contrôlé par les gangs s’éternisaient : des propriétaires refusaient de louer leurs maisons au groupe faute de « personnes de référence » dans les quartiers envisagés, selon ses témoignages.

Depuis les États-Unis, où il s’est installé dans le cadre du programme Humanitarian Parole, l’homme, lui-même natif de Bel Air, a accéléré ses recherches lorsqu’il a appris que la police était en train d’opérer à proximité de la maison familiale.

Début janvier 2026, un ami mettra fin à sa longue attente. Ce dernier a trouvé pour la famille un appartement dans la zone de Maïs Gâté.

Mais au grand jour du déménagement, le 7 janvier dernier — qui coïncidait avec des opérations policières en cours dans ce quartier du centre-ville de Port-au-Prince — la violence a rattrapé la famille.

Depuis les États-Unis, où il s’est installé dans le cadre du programme Humanitarian Parole, l’homme, lui-même natif de Bel Air, a accéléré ses recherches lorsqu’il a appris que la police était en train d’opérer à proximité de la maison familiale.

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Les bandits contrôlent tout à Bel Air: ils violent des femmes et des filles, extorquent les habitants et, parfois, forcent certains d’entre eux à participer à la mise en place de pièges et à barricader les entrées pour bloquer les interventions de la police.

Depuis la fin de l’année dernière, les autorités veulent reprendre le contrôle de la localité où vivent de nombreuses familles.

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Elles attaquent les gangs à travers des opérations appuyées par la Task Force, les Forces armées d’Haïti et la Force de répression des gangs.

Entre le 1er et le 11 janvier, plus d’une cinquantaine de civils ont été tués et des dizaines de familles ont dû fuir Bel Air, Saint-Martin et La Saline, selon l’organisation de défense des droits humains Combite pour la paix et le développement (CPD).

L’État ne s’était pas mobilisé pour protéger les civils, estime à AyiboPost Fritznel Pierre, directeur exécutif du CPD.

Environ 24 heures avant d’intervenir dans les zones concernées, des policiers ont utilisé les mégaphones des chars blindés pour demander aux habitants non affiliés aux gangs de quitter les lieux, selon Pierre.

Mais, d’après Pierre, aucune mesure n’a été prise pour accompagner les personnes incitées à partir.

En marge des affrontements, l’ONG Médecins Sans Frontières a annoncé, dans un communiqué daté du 8 janvier, la suspension temporaire de ses activités à Bel-Air.

Les bandits contrôlent tout à Bel Air: ils violent des femmes et des filles, extorquent les habitants et, parfois, forcent certains d’entre eux à participer à la mise en place de pièges et à barricader les entrées pour bloquer les interventions de la police.

Au cours des deux premières semaines de janvier, l’hôpital de l’ONG situé à Drouillard, à Cité Soleil, non loin de Bel air, a reçu 101 présentant des blessures liées à la violence, selon des données communiqueés à AyiboPost par Thibault Fendler, responsable de la communication pour MSF en Haïti.

Parmi ces victimes, 30 femmes et neuf enfants de moins de quinze ans présentaient des blessures par balle, par explosion ou par arme blanche, révèle Fendler.

En comparaison, le centre avait accueilli 70 patients pour l’ensemble du mois de décembre 2025.

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Pour faire face à l’importante augmentation de l’insécurité ces dernières années, les habitants de certains quartiers se mobilisent à Port-au-Prince. Ils érigent des barricades et mettent en place des brigades d’autodéfense.

Les propriétaires de maisons redoutent d’accueillir des membres de gangs et deviennent méfiants.

Tout nouvel arrivant est donc scruté avec attention, selon des témoignages recueillis par AyiboPost.

Dans ce contexte, des citoyens se voient souvent refuser une location sans raison apparente.

Lire plus : Certaines brigades de quartier dérapent

La famille de l’homme cité plus haut vivait depuis des années à Bel Air, à la rue Saint-Martin.

Après des refus essuyés à Delmas et Clercine, ils avaient tenté leur chance à Tabarre.

Les promesses de rappel des propriétaires n’ont jamais été tenues.

« Parfois, nous étions obligés de mentir sur notre quartier d’origine pour éviter d’être associés aux bandits », confie l’homme à AyiboPost.

Face à cette réalité, son père lui a récemment fait part de ses craintes d’aller habiter ailleurs, de peur d’être « pris pour cible ».

Sa mère l’avait prévenu que la situation avait dégénéré dans les environs la veille du drame.

Les tirs étaient nourris et les maisons tremblaient sous l’effet de l’explosion des drones kamikazes.

Des maisons détruites par des drones Kamikazes lors des récentes opérations de la police nationale d’Haïti à Bel-Air. Photo prise par un résident de la zone.

Des maisons détruites par des drones Kamikazes lors des récentes opérations de la police nationale d’Haïti à Bel-Air. Photo prise par un résident de la zone.

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Les opérations de la Police nationale dans le quartier de Bel-Air interviennent un mois après des affrontements internes au sein du groupe criminel Viv Ansanm, ayant fait plusieurs morts.

Un membre de gang influent, surnommé Dèdè, a été tué avec d’autres dans le cadre de ces affrontements.

Le caïd Kempes Sanon, qui dirigeait Bel Air, a été conduit à Croix-des-Bouquets, devant le chef de gang Lanmò San Jou, pour subir un interrogatoire, selon des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

Un conflit inter-gang impliquant Kempes et Ti Manno, proche du groupe G9, avait précédemment éclaté en 2023.

Mais la coalition de forces sous l’égide de l’État poursuit ses opérations au centre-ville de la capitale.

La police a annoncé lors d’une conférence de presse le 12 janvier avoir saisi des bonbonnes de gaz lacrymogène, des gilets pare-balles, des radios de communication, des boîtes de cartouches et des fusils de différents calibres.

La question des victimes innocentes a été abordée dans une nouvelle conférence de presse, ce 20 janvier.

Le directeur général de la PNH, André Jonas Vladimir Paraison, a déclaré que la présence de populations dans des quartiers contrôlés par des groupes armés « prête à équivoque », tout en reconnaissant que certaines personnes n’ont pas d’autre endroit où se réfugier.

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Le 7 janvier, dans l’après-midi, des policiers ont fait irruption dans la maison familiale de l’homme cité plus haut à Bel Air.

Les agents ont ouvert le feu sur son père et son petit frère alors que l’ensemble des membres de la famille se trouvait à l’intérieur de la maison.

Les autorités ont lâché un drone kamikaze qui a tué sur le champ la sœur de l’homme, une adolescente de treize ans, élève de la neuvième année.

Son petit frère de 21 ans, son frère aîné de 32 ans ainsi que son père de 51 ans, venus les aider avec le déménagement, ont tous été tués, et la maison familiale détruite par l’explosion.

La mère, blessée au bras au moment du drame, a été sauvée de justesse par des voisins qui s’empressaient de partir.

De gauche à droite : Reginald Milord, son père ; Reginald Fils Milord, son frère cadet ; Milienne Milord, sa sœur âgée de treize ans ; Jean Beliote Milord, son frère âgé de trente-deux ans.

C’est un oncle resté en Haïti qui a appelé l’homme pour lui annoncer la nouvelle du drame. « J’ai été déboussolé, confie l’ancien étudiant de la faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti. C’étaient mes seules familles, dit-il à AyiboPost. J’ai senti que ma vie s’était arrêtée d’un coup. »

Selon le témoignage de la mère, le drone chargé d’explosifs s’est écrasé à l’arrière de la résidence.

« En quittant Haïti en 2023, mon objectif a été de les aider à quitter [Bel Air], mais c’était compliqué », déclare l’homme à AyiboPost, avant de fondre en larmes.

Sa sœur, touchée par des projectiles, a trouvé la mort sous les décombres d’un mur soufflé par l’explosion, alors que la mère, elle aussi touchée par balles, était allée chercher de l’aide pour l’aider à se relever.

Selon un autre homme de 58 ans résidant dans la zone depuis 2013, plusieurs maisons de la rue des Fronts-Forts, où logent d’importants chefs de gangs, ont été détruites lors d’attaques de drones menées par la police.

« Ce n’est pas toute la zone qui a été attaquée par les forces de l’ordre », constate ce dernier qui dit avoir peur d’être assassiné par la police s’il tente de quitter Bel Air.

Selon lui, des habitants n’ont nulle part où aller : ils sont obligés de rester.

« Des maisons se sont tout simplement effondrées sous l’effet des drones et il sera difficile de savoir combien de civils ont été tués », conclut l’originaire de Hinche.

Par :  Fenel Pélissier & Wethzer Piercin

Couverture | Première photo en haut à gauche : Reginald Milord son père – Deuxième photo en haut à droite : Reginald Fils Milord son petit frère – Troisième photo en bas à gauche : Milienne Milord sa petite sœur de treize ans – Quatrième photo en bas à droite : Jean Beliote Milord son grand frère de 32 ans.

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Fenel Pélissier est avocat au Barreau de Petit-Goâve, professeur de langues vivantes et passionné de littérature.

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