SOCIÉTÉTremblement de terre

10 ans après le séisme, l’église catholique n’a pas les moyens de sa reconstruction

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En janvier 2020, l’Église catholique garde encore les stigmates du tremblement de terre survenu dix années plus tôt. Les ruines de la plupart des temples s’offrent en spectacle. Malgré les tentatives de l’organisation « Proximité de l’église catholique avec Haïti et son église » (PROCHE) pour reconstruire et rénover les édifices affectés, certaines paroisses sont privées d’un temple structurellement viable avec une architecture inspirante et conforme à leur mission pastorale.

Il est 6 h 30 à l’Église Sacré-Cœur de Turgeau. « Le Seigneur soit avec vous », lance d’un ton pastoral le révérend Père Hans Alexandre. « Et avec votre esprit », lui répond sur le même ton, l’auditoire des croyants.

Dans cette messe, comme dans toutes les autres, ils implorent la clémence du Bon Dieu. Installés sous un abri, fidèles, prêtres, abbé, enfants de chœur, tous s’adaptent à des conditions inhabituelles de prière. Le bâtiment de cette église qui a été détruit en 2010 peine encore à se relever. Le chantier est à la traîne depuis des années.

À moins d’un kilomètre de l’Église du Sacré Cœur, un chantier sans date de clôture occupe l’espace de la paroisse Saint Louis Roi de France. La cour n’est pas aménagée et il n’y a pas de parking. La façade externe suggère que ce chantier ne terminera pas bientôt. L’édifice de l’Église Saint Louis Roi de France est actuellement en état d’accueillir toutes les célébrations liturgiques. Mais, il reste encore de nombreuses touches avant que l’architecture du temple fraîchement relevé des décombres soit parfaite.

Nombreux sont les diocèses dans la région métropolitaine qui se sont effondrés. Parmi eux, il y a la paroisse Saint Gérard qui a amorcé sa reconstruction depuis plus de deux ans. « Les difficultés financières et sociopolitiques du pays ont occasionné à plusieurs reprises la rupture des travaux », explique le curé de la paroisse, Jean Claudel Jude.

Il y a aussi l’Église Immaculée Conception de Cité Soleil qui barbote dans les décombres. Pas de chantier. Les ruines restent intactes dix ans après. La célébration eucharistique se fait tant bien que mal sous un abri, dressé à cet effet depuis 2010.

La capitale haïtienne est aussi orpheline de sa cathédrale. Port-au-Prince se console sur une cathédrale transitoire, fonctionnelle depuis le 22 novembre 2014 et construite grâce à un bienfaiteur américain.

Quelques minutes après le passage du séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter, plusieurs temples catholiques du pays ont été réduits à néant. Photo : Ayibopost/Georges Harry Rouzier

Inventaire des églises détruites

Quelques minutes après le passage du séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter, plusieurs temples catholiques du pays ont été réduits à néant.

Au total, 64 bâtiments, dont 23 dans le diocèse de Jacmel et 41 dans celui de Port-au-Prince, et plusieurs autres dans le diocèse d’Anse-à-Veau et Miragoâne ont été touchés. Les édifices détruits et endommagés ont occasionné des pertes estimées à environ 70 millions de dollars américains, selon l’ingénieur Stephan Destin, directeur général de l’unité opérationnelle de construction du PROCHE.

Néanmoins, la reconstruction de certains temples se fait encore attendre. Et, les déboires économiques du pays rendent les fidèles inaptes à contribuer au rétablissement de leurs églises nonobstant leur bonne volonté.

« La communauté chrétienne  en Haïti n’est pas en mesure de contribuer à la reconstruction de son temple », dit Monseigneur Serge B. Chadic, curé de la paroisse Sainte Thérèse de Pétion-Ville. Contrainte de compter sur les dons et subventions des églises sœurs de l’étranger, l’Église catholique haïtienne arrive difficilement à faire peau neuve dix ans après.

Pour de nouvelles constructions : PROCHE

La paroisse Sainte Thérèse, reconstruite par le biais de PROCHE, est prête à 90 %. Selon les clauses de ce contrat, l’ameublement du temple a été placé sous la responsabilité de la paroisse. Jusqu’à maintenant, le comité de soutien de l’église n’a pas encore recueilli la lourde somme de cent mille dollars pour le mobilier.

Vue intérieure de l’église Sainte Thérèse de Pétion Ville

Au lendemain du 12 janvier 2010, le débat sur la reconstruction des temples catholiques s’était amplifié. « En novembre 2010, suite à une réunion organisée par les évêques en Floride (États-Unis), Proximité de l’église catholique avec Haïti et son église (PROCHE) a pris naissance », fait savoir Monseigneur Patrick Aris, ancien Chancelier de l’archidiocèse de Port-au-Prince. PROCHE a deux embranchements. D’une part, un Comité directeur mixte (CDM) composé des représentants de l’Église Catholique d’Haïti et des représentants des églises catholiques internationales comme partenaires mondiaux ; d’autre part, l’Unité Opérationnelle de Construction (UOC) qui assure les directives des travaux élaborés par le Comité Directeur Mixte.

Du coup, la reconstruction des temples catholiques est placée sous l’égide du PROCHE. « Les églises catholiques des États-Unis, de la France et de l’Allemagne demeurent les trois partenaires qui s’engagent à contribuer à la (re)construction des infrastructures religieuses détruites ou endommagées », confie l’évêque Aris, également ancien porte-parole de la Conférence épiscopale d’Haïti.

PROCHE est un partenariat sous l’égide de la Conférence épiscopale d’Haïti (CEH) qui relie les diocèses d’Haïti, les ordres religieux et organisations laïques affiliés à l’Église à travers le monde. « Il est l’unique organisme qui centralise l’aide dans le domaine de la reconstruction des églises en Haïti », dit le Prélat.

Des églises toujours en ruines

Beaucoup de paroisses n’ont pas été reconstruites pendant les dix dernières années. L’ingénieur Stéphan Destin de l’unité opérationnelle de construction du PROCHE estime à environ vingt le nombre de bâtiments qui ne sont pas encore en chantier. Divers facteurs entravent leur construction ou leur rénovation. Par exemple, PROCHE ne dispose pas de fonds pour la reconstruction d’une église phare comme la cathédrale de Port-au-Prince. Selon les propos de l’ingénieur, cette reconstruction n’était pas une priorité pour l’ancien Archevêque Métropolitain, Guy Poulard, en raison des dispositions qui ont été prises pour ériger une  Cathédrale transitoire au lieu de reconstruire l’ancienne.

À La Saline, les vestiges du 12 janvier 2010 sont encore pétillants à l’église Saint Joseph. L’eau de mer qui occupait l’espace de cette zone jadis a été repoussée pour faire place à de nouvelles constructions. Du coup, la mauvaise qualité du sol détectée par l’étude géotechnique a révélé que le coût de la construction de ce temple serait très élevé. PROCHE, dit l’ingénieur, est en train de chercher des solutions capables de résoudre les contraintes du site.

L’Église Fatima de Pernier, l’Immaculée Conception de Cité Soleil, l’Église Saint-André à Léogâne non loin de Carrefour Duffort, l’Église Saint-Pierre de Bainet à Jacmel sont, entre autres, des temples catholiques qui à ce jour projettent l’image désolante d’Haïti au lendemain du 12 janvier 2010. 

Beaucoup de chantiers

Certes, la CEH a confié la reconstruction des églises à PROCHE. Mais, certaines congrégations ont reconstruit leurs édifices sans passer par les fonds du PROCHE. Tel est le cas pour la congrégation salésienne de Don Bosco et la Paroisse universitaire Notre Dame de l’Immaculée Conception-HUEH.

Grâce au support des congrégations sœurs dans d’autres pays, la congrégation salésienne a pu trouver les fonds nécessaires pour relever ses locaux à La Saline et ailleurs dans le pays. « La Paroisse universitaire Notre Dame de l’Immaculée Conception-HUEH, a elle-même investi 40 millions de gourdes pour remettre sur pied cette église », dit l’aumônier de cette paroisse, le révérend Frantzy Petit-Homme.

« Durant les dix dernières années, 43 projets achevés ont été exécutés par la structure PROCHE », soutient l’ingénieur Stéphan Destin qui a fait des études de génie civil aux États-Unis. Parmi ces ouvrages, on compte l’Église Saint Louis Roi de France, l’Église Notre Dame de l’Assomption de Petit-Goâve, la Cathédrale de Miragoâne, l’Église St-François d’Assise de Grand-Goâve, l’Église Notre-Dame de Guadalupe à Carrefour, Église Ste-Geneviève des Oranges, l’Église St-Michel Archange de Jacmel, la Salle Polyvalente de Jacmel et d’autres bâtiments comme des presbytères et des écoles presbytérales.

Actuellement, PROCHE a 14 projets en cours. « Ces chantiers sont à présent fermés à cause des turbulences sociopolitiques qu’a connues le pays », dit l’ingénieur. Plus loin, il avoue que les turbulences politiques des années 2018 et 2019 ont également engendré des ruptures à plusieurs reprises dans les travaux.

« Durant ces deux dernières années, on a eu des problèmes de dédouanement de la plupart des matériaux liés à la construction des édifices catholiques », se plaint-il. « La toiture de l’église qui avait été commandée en Espagne a attendu six mois à la douane avant d’être  finalement installée », renchérit le révérend père Jean Claudel Jude de la paroisse de Saint Gérard.

De lourdes dépenses

Après le séisme, des promesses de fonds ont été faites à Haïti pour sa reconstruction. Parmi les donateurs, les partenaires mondiaux de l’église catholique avaient aussi pris à cœur l’aide visée, entre autres, pour le renouveau d’Haïti.

À cet effet, des levées de fonds ont été réalisées par diverses structures religieuses internationales pour aider le pays à faire face à la situation qui se présentait au lendemain du 12 janvier 2010. Une partie de cette collecte a été destinée au programme humanitaire. L’autre partie était attribuée à la reconstruction des églises.

De 2010 à nos jours, la structure PROCHE a collecté 35 millions de dollars américains auprès des églises sœurs de l’étranger. « Malgré tout, les fonds sont loin d’être suffisants pour la reconstruction des édifices catholiques détruits ou endommagés, qui ne sont pas tous des églises », dit l’ingénieur Destin.

Les contributions locales (dans les paroisses) sont faibles.  Elles varient entre un à dix pour cent du coût total de la reconstruction en fonction de leurs moyens financiers. La réalité financière diffère d’une paroisse à l’autre. Certaines paroisses à Port-au-Prince, dont Sainte-Anne, Sainte-Thérèse, Saint Louis Roi de France, ont beaucoup plus de moyens et arrivent à participer considérablement dans la reconstruction de leur temple.

« En réalité, les donateurs ont financé le gros œuvre ou le bâtiment principal. Il y a certains aspects de la finition que les projets n’auront pas. Cette partie est de la responsabilité des fidèles de la paroisse », ajoute l’ingénieur.

Des coûts supplémentaires

Stephan Destin relate que Matthew, un cyclone de catégorie quatre, a rallongé la liste des travaux de PROCHE en 2016 en frappant de plein fouet le sud du pays. PROCHE a dû intervenir aux Cayes et à Jérémie par exemple.

Matthew a amputé Jérémie de la somptueuse cathédrale Saint Louis. Le plafond de cette église s’est effondré et la toiture a été endommagée. La cathédrale est à présent rénovée par PROCHE mais ces dépenses n’ont pas été prévues dans le budget de la reconstruction.

L’instabilité économique du pays a aussi forcé PROCHE à ajuster ses dépenses de fonctionnement. « On a souvent eu des révisions budgétaires dans nos projets. Le prix des matériaux grimpe d’un moment à l’autre », avoue l’ingénieur.

PROCHE, pour quel résultat ?

La conférence épiscopale avait attribué un mandat de dix ans à la structure. Selon le révérend père Patrick Aris, l’église locale est actuellement en train d’évaluer les activités (Presbytères, écoles, églises, maisons religieuses) de PROCHE par rapport à son mandat.

Pour sa part, le directeur général de l’unité opérationnelle de construction du PROCHE dit être satisfait des travaux réalisés durant la décennie.

Par ailleurs, le coût de fonctionnement du PROCHE représentait 9 % du coût de l’ensemble des projets réalisés. Donc, sur chaque dollar reçu comme don, PROCHE a donc 9 centimes alloués à son fonctionnement. La CEH va-t-elle proroger son mandat  ?

Commentaires

Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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