SOCIÉTÉ

Un oiseau qu’on croyait disparu a trouvé refuge en Haïti. Il est aujourd’hui menacé.

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Entrevue avec James Goetz, spécialiste américain mondialement reconnu pour ses travaux sur la conservation d’oiseaux

Beaucoup d’espèces d’animaux disparaissent lentement dans le pays. Certains, principalement des oiseaux, ne se trouvent qu’en Haïti. Cela a un impact sur la biodiversité haïtienne. La destruction de leur habitat, dont la coupe des arbres est l’une des causes principales, contribue à éteindre ces espèces.

James Goetz, spécialiste américain mondialement reconnu pour ses travaux sur l’habitat, ou encore la conservation d’oiseaux, a accordé une entrevue à Ayibopost.

Goetz vit en Haïti depuis plusieurs années, et il travaille, entre autres, sur une espèce d’oiseaux dont la population mondiale s’estime à moins de 2000 individus. C’est en Haïti que plus de la moitié de ces oiseaux vivent.

Cette entrevue a été éditée et condensée, par souci de clarté.

 AyiboPost : James Goetz, sur quoi travaillez-vous actuellement, et en quoi est-ce lié à Haïti?

James Goetz : J’ai plusieurs spécialisations, notamment dans la conservation de l’habitat, mais aussi en ornithologie. Je fais actuellement un doctorat lié à la conservation de la biodiversité, à la relation qu’entretiennent les gens avec elle. Pour le moment je travaille à Seguin ou je dirige le programme « Kore rak bwa ». C’est un modèle « payment for ecosystem », c’est-à-dire qu’on octroie un appui financier direct aux agriculteurs, trois fois par an, en échange de leur engagement à ne pas couper les arbres de la région, à ne pas faire de l’agriculture dans ces terres, ou de l’élevage. Ces activités contribuent à détruire encore plus la forêt. Mais en fait ce sont eux qui ont décidé ce qui serait mieux pour eux dans ce programme.

C’est assez compliqué, mais cela marche tant bien que mal. Surtout que nous faisons face à un grave problème qui est l’indivision des terres. De plus, les hommes étaient au-devant la scène et accaparaient tout, tandis que les femmes ne bénéficiaient presque rien. Nous avons résolu cela en permettant aux femmes de bénéficier aussi. Nous avons près de 65 hectares dans le programme. Ce n’est pas énorme, mais cela apporte quelque chose.

Depuis quand travaillez-vous dans le pays?

Je travaille sur l’île depuis 1986, mais j’étais surtout en République dominicaine où j’investiguais sur les oiseaux et leur conservation.

Dix ans plus tard, j’ai visité la zone de Makaya, lors d’une expédition pour investiguer sur certains animaux comme des oiseaux, des escargots, etc. J’y ai passé deux semaines. Et comme je voulais mieux comprendre la biodiversité haïtienne, j’ai commencé à venir de plus en plus. En 2012, j’ai eu une bourse de trois ans, de la coopération allemande, comme assistant technique. Je travaillais au parc la Visite, à la Fondation Seguin. C’est là que j’ai commencé à travailler dans le projet Kore rak bwa.

N’est-ce pas là le conflit permanent entre conserver la forêt, et cultiver pour manger?

Oui, on peut dire qu’il y a une sorte de conflit, ou plutôt un choix, entre protéger les forêts primaires ou les transformer pour la culture. On peut faire les deux, mais avec une certaine limite quand même. La biodiversité est un ensemble très compliqué. Tout est lié. Certains oiseaux ont besoin de gros arbres, avec des trous pour faire leur nid. C’est le cas du Kanson Wouj par exemple. Mais et s’il n’y a pas de « Sepantye » pour faire ce trou ? Et si le Kanson Wouj n’en trouve pas, il ne fera pas de nid, s’il ne fait pas de nid, il n’aura pas de petits, ainsi de suite. De même, si certains arbres fruitiers disparaissent, d’autres animaux disparaissent aussi. C’est comme une extinction en cascade : si l’espèce un n’est pas là, l’espèce deux non plus, etc.

En tant qu’ornithologue vous êtes un spécialiste reconnu mondialement pour vos travaux sur le pétrel diablotin. Quel est cet oiseau exactement?

Le pétrel diablotin est un oiseau marin, qui vient pondre dans des montagnes escarpées. Pendant plus de 100 ans, on a pensé qu’il avait disparu de la surface du globe. Puis on en a aperçu quelques-uns en haute mer. Mais personne ne savait où il faisait son nid. C’est en 1963 que l’on a découvert qu’il vivait en Haïti.

Ici on l’appelle « chawan », qui vient du mot chat-huant en français, une espèce de chouette. Il porte ce nom de diablotin, ou encore Bruja, c’est-à-dire sorcière en espagnol, à cause de son cri. Si on l’entend, sans le voir, on peut vraiment avoir peur et penser à toutes sortes de choses.

En 2008, avec un ami, l’agronome Anderson Jean, nous avons fait plusieurs expéditions dans les environs de Makaya pour voir si on en trouvait encore. Les derniers travaux qui parlaient de cette espèce remontent aux années 1980.

À combien estime-t-on la population qui vit en Haïti?

Lors des expéditions, nous avons pu en apercevoir environ six. Mais en fait c’est au Parc La Visite que se trouve la plus grande population de cet oiseau au monde. Plus de la moitié. Il y en a d’autres en République dominicaine, ou encore à la Dominique.

Cet oiseau a beaucoup été attaqué. À une époque, il y en avait en Martinique. Mais on les a beaucoup chassés. De plus, on s’en servait pour faire du feu, à cause de leur graisse. Sans compter les rongeurs, ou d’autres mammifères qui les mangeaient. C’est pour cela que l’espèce a été quasi éteinte. En Haïti aussi, les gens en mangeaient.

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Mais même au Parc la Visite ces oiseaux ne sont plus protégés. Lorsque la forêt était dense, certains oiseaux faisaient leur nid par terre, ou dans les arbres. Il était difficile que d’autres animaux y pénètrent. Mais maintenant que la forêt disparaît, à cause de l’élevage ou de la coupe d’arbres, des chiens peuvent aller partout dans les bois. Il y a un chien au Parc la visite qui a mangé une dizaine de Pétrels diablotins à lui tout seul.

Les oiseaux jouent plusieurs rôles, notamment la régénération des forêts. Qu’est-ce qui fait l’importance du pétrel diablotin et de sa conservation?

J’aime beaucoup citer Aldo Lincoln qui a dit qu’en réparant, il fallait toujours garder toutes les parts. On peut ne pas savoir à quoi quelque chose sert, mais pour autant on ne peut pas décider de l’éliminer. Ce qui ne semble pas important aujourd’hui peut revêtir une importance cruciale, demain.

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Mais pour le Chawan, il faut se rappeler que c’est un oiseau marin. Il ne peut pas pondre en mer c’est pour cela qu’il vient sur terre. Comme les tortues par exemple. Mais en faisant cela, en venant nourrir ses petits, qui passent près de quatre mois dans le nid, le pétrel transporte avec lui des minéraux qui viennent de la mer. Et cela sert à enrichir la forêt. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas un bénéfice direct pour les gens qu’il ne bénéficie pas aux gens pour autant.

Certains chercheurs estiment que dans quelques années, il n’y aura plus de forêt dans le pays. Qu’est-ce que cela vous inspire en tant que chercheur de la biodiversité?

Il n’y a pas vraiment de sens à mettre une date sur cette disparition. Mais ce qui est certain chaque jour sans rien faire est un jour de trop qui aggrave la situation. Mais je veux insister sur le fait qu’il ne faut pas criminaliser les gens qui coupent des arbres. Ils le font parce qu’ils veulent vivre et qu’ils n’ont pas beaucoup d’alternatives. Il est vrai qu’au parc Makaya, il y a de très grands propriétaires terriens qui financent des gens pour couper des arbres, pour les exploiter. Mais le plus souvent, les coupeurs d’arbres n’ont pas d’autres choix.

Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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