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Savez-vous qui était Ma Tante ? Vous devriez.

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Depuis plus de 30 ans, Marie Lucienne Massena Auguste porte l’étendard de la plus savoureuse gastronomie dans le sud. La ville des Cayes a enterré la grande dame, hier 25 juin

Aucune excursion dans le sud du pays ne pouvait être complète sans la traditionnelle descente chez Ma Tante. Gracia Delva. Gazzman. Rutshelle. Le footballeur français, Lilian Thuram, ou le «diaspora» de passage. Tous ont, à un moment ces dernières années, goûté au poisson légendaire de Marie Lucienne Massena Auguste, ou à son succulent lambi boucané.

Ces derniers mois, Ma Tante vivait dans l’expectative. Deux gros évènements s’approchaient. D’abord sa 64e année. Puis la célébration du mariage de sa fille, Nahomie Marie Lucie Auguste, la toute dernière de ses cinq enfants, aujourd’hui adultes.

Lilian Thuram, de passage à Gelée en mai 2014

Ma Tante travaillait. Ma Tante se portait bien. « Ma Tante ne donnait signe d’aucun problème », témoigne une de ses voisines, marchande. C’est aussi pourquoi ses enfants sont encore plus dévastés par son décès, le 13 juin dernier, après quelques jours d’un curieux malaise, fait de perte de lucidité, d’augmentation de sucre dans le système et d’une perplexité désarmante de ses médecins soignants, incapables de la sauver, alors que son test de Coronavirus est revenu négatif.

« Elle était une référence sur le plan culinaire pour Gelée, aux Cayes, déclare Wenchel Jean Baptiste, un entrepreneur et sociologue très connu dans le sud. Si vous vouliez développer le tourisme, rationaliser la question de la cuisine, Ma Tante était incontournable. »

Il faut remonter à 1990, pour voir la jeune fille qu’elle était abandonner l’usine d’exportation de homard pour laquelle elle travaillait

Référence incontournable, Ma Tante construit sa réputation depuis au moins trois décennies. Il faut remonter à 1990, pour voir la jeune fille qu’elle était abandonner l’usine d’exportation de homards pour laquelle elle travaillait, et s’installer avec un proche sur les rives de Gelée, la plage la plus populaire de la ville des Cayes.

Aujourd’hui, chaises colorées et tables en bois recouverts de nappes bigarrées, maisons solides en tôle et en blocs, meublent l’espace. Dans les années 1980, les dix marchandes originelles s’abritaient sous des arbres pour écouler les « fruits de mer » dont les natifs et touristes locaux sont si friands.

L’attraction s’amplifie sérieusement à partir de 1989. En cette année, le citoyen Thierry Larosilière introduit le « Festival de Gelée » qui deviendra bien vite l’une des plus importantes fêtes champêtres du pays, organisée annuellement, au mois d’aout, pour la célébration de Notre-Dame de l’Assomption.

À la bonne époque, Gelée attirait plusieurs dizaines de milliers de fêtards exaltés. Les uns se prélassant dans le sable brun, les autres immergés dans l’eau bleuâtre, au tempérament prévisible. Le tout, autour d’un festin de poissons boucanés, d’écrevisses pimentées, d’alcool à gogo, alors que des «jazz» de premier plan s’offrent en spectacle.

« Gelée n’est plus ce qu’elle était », se désole Renette Marcena. Cette dame a rejoint sa mère défunte, Raymonde, sur la plage il y a plus de 30 ans. En dehors de la Notre-Dame, « vous pouviez recevoir 30 à 40 clients par jour. » Ces temps-ci, cependant, les acheteurs se comptent sur les doigts de la main. Le manque de vision des mairies successives, puis le coronavirus et l’insécurité paralysant le trajet Port-au-Prince — les Cayes ont tordu le cou au succès de la plage.

Ma Tante a travaillé. Sa renommée se porte bien. Pour preuve, médias et clients et responsables publics et admirateurs se sont présentés hier vendredi 25 juin, à Pyramid Club Haïti, situé à Gelée pour son enterrement.

Kay Matante n’accompagne pas Marie Lucienne Massena Auguste au tombeau, promet son fils, l’ingénieur Claudy Auguste. « On recommence le business après son enterrement, au mois de juillet, en souhaitant que la saveur reste la même. »


 

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Widlore Mérancourt
Éditeur en chef d'Ayibopost. Consultant média. Amateur de philosophie. Grand curieux des nouvelles façons d'exercer le journalisme. Grand curieux, tout simplement.

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