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Qui est vraiment Katiana Milfort ?

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Rencontre avec un talent brut, intransigeant

Katiana Milfort est connue en Haïti pour ses talents de comédienne et d’actrice. Sur différents projets de mise en scène, de festival, de film ou de feuilleton radiophonique, elle a déjà travaillé avec des professionnels établis comme Daniel Marcelin, Michèle Lemoine, Gessica Généus, Gaëlle Bien-Aimé ou Guy Régis Junior.

En 2019, elle a fait la fierté de son pays au Festival de Cannes, avec son inoubliable prestation en tant que Manbo Katy dans « Zombie child ». Mais même si ce film de Bertrand Bonello a propulsé le talent de Milfort sur la scène internationale, l’artiste n’arrive pas encore à vivre de son savoir-faire.

Réputée pour être un personnage exigeant dans sa vie professionnelle, Katiana Milfort est une artiste qui brille partout où elle passe. Derrière son sourire éclatant, sa franche amitié qu’elle offre à tout le monde et ses accolades chaleureuses se cache une forte personnalité qui parfois laisse perplexe. Le commun des mortels a de la peine à la suivre.

En réalité, cette comédienne est une fille qui a grandi trop tôt, et par elle-même, après la mort de sa mère. En prenant sous sa responsabilité sa petite sœur adolescente, elle a dû aussi faire face à la cruauté des hommes, si bien qu’elle a fini par fuguer de chez elle pour errer dans les rues de Port-au-Prince durant plusieurs semaines.

Entre une mère partie trop tôt et un père absent

L’enfance de Katiana Milfort est le meilleur moment de sa vie. Sa mère qui était encore vivante, la chérissait, la protégeait et ne lui refusait presque rien. Elle se rappelle comment elle était une enfant gâtée, qui n’acceptait pas que sa mère mette ses affaires sous clé.

Puis la maladie est venue. Sa mère avait le VIH/SIDA. Katiana Milfort ne l’a su que bien plus tard. « Mon adolescence est passée entre deux endroits, l’école et l’hôpital, se souvient-elle. Je ne suis jamais allée au cinéma ou à d’autres activités. À part que je joue au basketball. »

Heureusement que sa mère travaillait à l’Hôpital Français d’Haïti, communément appelé Asile français. Elle était assurée là-bas et les frais médicaux étaient amoindris. Néanmoins, chaque mois, elle devait se procurer des médicaments allant jusqu’à 20 000 gourdes en tout. Contrairement à aujourd’hui où ces traitements sont offerts gratuitement, ils coûtaient chers à l’époque.

En décembre 1999, un séisme intime fend le cœur de Milfort. La mère de l’artiste a rendu son âme. Comme leur père avait depuis longtemps quitté sa femme et ses enfants pour une autre, Katiana Milfort et sa sœur étaient devenues quasi orphelines. Elles ont été recueillies par leur marraine.

Katiana Milfort a d’amers souvenirs. Quand elle se les remémore, elle fronce ses sourcils et semble plongée très loin dans sa mémoire. Les pauses entre les mots sont longues et pesantes. Un homme, un proche, l’a forcée à avoir des rapports sexuels avec lui, menaçant de s’en prendre à sa petite sœur si elle refusait. La nuit, elle était obligée d’aller le rejoindre pour la protéger de ce prédateur.

Sa mère, son héroïne

« Mon père savait, je lui ai tout dit, mais il n’a rien fait », rapporte-t-elle entre deux sanglots dans la voix. Totalement abandonnée à elle-même, elle raconte avoir fui sa maison pour finalement être exposée à encore plus d’abus physiques et sexuels dans la rue.

La vie est trop injuste d’après Milfort, car son père est encore vivant aujourd’hui. Cela fait près de huit ans qu’elle ne lui a pas rendu visite. « Si aujourd’hui mon père m’entend déclarer que je lui pardonne tout, il me rirait au nez », déclare-t-elle sur un ton acide.

La mère de Milfort tient place d’héroïne dans son histoire. Elle voulait que sa fille devienne médecin. Elle lui a insufflé l’amour du livre. C’est cette passion pour la littérature qui plus tard conduira Katiana Milfort à faire la connaissance de Daniel Marcelin, comédien et metteur en scène, dans une petite librairie de la capitale, en 2004.

Lors d’un banal échange au sujet d’un livre qu’elle tenait en main, l’illustre comédien lui apprit qu’il y avait une école de théâtre en Haïti. « Une école de théâtre, pour de vrai ? », se souvient-elle avoir demandé ce jour-là. Aujourd’hui, Milfort rit de son innocence de l’époque. Elle était si contente et surprise de savoir qu’il y avait une école de théâtre en Haïti.

La comédienne intègrera le Petit Conservatoire d’art dramatique, une école créée par Daniel Marcelin en 1999. C’est à partir des leçons de l’institution qu’elle a vraiment goûté au théâtre. Même si depuis 2002, elle avait déjà commencé à travailler avec la troupe GADOSA, chez les pères de Dominique Savio à Pétion-Ville.

Son art fut pour elle un outil de libération. L’artiste a abandonné d’autres métiers qu’elle exerçait, comme le mannequinat et le journalisme, pour le théâtre. Elle ne cesse de répéter qu’elle écrira une pièce sur les violences physiques et sexuelles qu’elle a subies durant son adolescence, après la mort de sa mère.

Une artiste mal-aimée

Rebelle et stricte, Milfort n’accepte pas de travailler sans contrat, ou bien d’être payée plus de six mois après l’échéance. Souvent, cette artiste a été à couteaux tirés avec les responsables des projets sur lesquels elle était invitée, parce qu’elle défendait ses droits.

« Si on me donne un contrat et que je veux négocier ma paie, il faut qu’il y ait déjà un cadre, quelque part où il y est écrit combien on devrait me payer », raisonne la comédienne. C’est pour cela qu’elle a mis sur pied Enjeu productions, une structure qui s’occupe de la médiation culturelle en accompagnant divers autres artistes à réaliser leurs projets. Aujourd’hui, elle rédige un document de cadrage pour le secteur culturel, principalement celui du spectacle vivant.

Milfort est connue pour être une artiste difficile. Peu de gens veulent travailler avec elle, malgré son talent incontestable sur scène. Elle est même l’une des rares comédiennes haïtiennes à avoir accepté de monter nue sur scène.

Billy Elucien, comédien et metteur en scène qui a déjà travaillé avec Milfort, confirme la réputation de l’actrice. Mais selon lui, Milfort n’est ni la première ni la seule artiste de talent qui a un tempérament difficile. De toute façon ce metteur en scène est reconnu pour être capable de travailler avec des comédiens difficiles.

« C’est une vraie professionnelle. Lorsqu’elle travaille, elle apprend bien son texte, soutient Billy Elucien. Elle n’a pas de difficulté à bien dire le texte, ou à bien interpréter son personnage. Mais en dehors de tout cela, c’est une personne qui a son propre tempérament. Parfois, elle a des sautes d’humeur […] et elle fait l’artiste. Vous auriez pu penser qu’elle vous snobe. »

Le théâtre, un mauvais amant

Milfort a aussi connu de mauvais moments à cause du théâtre. Il n’y a pas beaucoup de possibilités de travail et les institutions qui financent ce secteur sont en petit nombre. D’où rivalités, mensonges, rumeurs et coups bas dans le milieu. « En plus ce sont les mêmes têtes qui se répètent sur toutes les affiches », critique la comédienne, cigarette en main, entre une bouffée de fumée et une gorgée de bière.

Finalement, Milfort s’est tournée vers le cinéma. Mais même si elle a connu plus de succès avec le 7e art, le théâtre restera son premier amour. Elle brûle d’envie de revenir sur les planches. Katiana Milfort parle avec nostalgie de ses séances de répétitions éreintantes, de ses passages sur scène à la FOKAL (Fondasyon konesans ak libète), entre autres. Et le cinéma n’aide pas, puisqu’il est toujours au stade moyenâgeux dans ce pays.

De plus, Milfort est considérée comme instable et dangereuse dans le cercle d’artistes qu’elle évoluait, après une rupture amoureuse qui a très mal tourné entre elle et un autre comédien, Miracson Saint-Val. Elle fait de graves allégations de violences conjugales contre Saint-Val.

Une histoire confuse

« Mirascon a déjà essayé de m’étrangler, dévoile Katiana Milfort. Il avait l’habitude de me battre et de m’injurier à longueur de journée. Une fois, il n’allait pas bien, il était au Petit conservatoire pour une répétition. Je lui ai dit que j’allais le rejoindre, et là il m’a répondu qu’il me tuerait si je venais. J’y suis quand même allée. Alors que je lui disais gentiment de rentrer chez nous, pour nous reposer, il m’a jetée par terre. »

Cet événement date de plus de trois ans. Frantz Exinoble est le chauffeur de motocyclette qui avait conduit la comédienne au Petit conservatoire ce jour-là. Il explique que c’est lui qui a aidé Milfort à se relever. « Je n’ai pas vu de mes propres yeux le moment où elle est tombée, mais j’ai entendu lorsqu’elle a été frappée sur la barrière et qu’elle est tombée par terre », précise-t-il.

Peu de gens qui évoluaient avec Milfort ont foi en ces paroles. Pascales Solages, fondatrice de Nègès Mawon, affirme que de manière individuelle ou organisationnelle, elle n’était pas au courant de l’agression de l’artiste par son ex-compagnon.

« Katiana Milfort nous a appelés une seule fois pour nous dire qu’elle avait été battue par Miracson Saint-Val, explique Pascales Solages. Alors qu’on était au téléphone avec elle, on a appelé Miracson. Il était à Jacmel, au même moment que Katiana nous disait qu’il était en train de la battre, à Nazon, là où ils habitaient. »

Milfort soutient que la féministe ment, et que Miracson Saint-Val l’a battue à plusieurs reprises. Contacté par Ayibopost, Saint-Val de son côté n’a pas souhaité faire plus de commentaires à ce sujet, mais il assure qu’il n’a jamais frappé son ex-compagne.

OP-ED: En guise de réponse aux accusations de Katiana Milfort

Depuis lors, l’artiste est considérée par certains dans le milieu comme une fabulatrice qui ne s’est pas remise de cette rupture. Elle ne sait plus à quel saint se vouer pour se défaire de ces étiquettes, qui selon elle l’empêchent de trouver du travail dans le milieu.

Rachel Altidor est une amie de Katiana Milfort. La comédienne et étudiante mémorante en droit ne peut rien dire concernant les abus que Milfort aurait subis parce qu’elle ne la connaissait pas à l’époque. D’après elle, cette fille a connu des moments difficiles dans sa vie et elle a besoin du support psychologique de ses proches. « Mais personne ne me fera douter de ses paroles sur la base qu’elle soit folle. »

Hervia Dorsinville

Les photos sont de Hervia Dorsinville / Ayibopost

Cet article a été mis à jour avec des précisions de Rachel Altidor. 24.09.2020 10:27

Commentaires

Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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