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Que peut-on apprendre en Haïti du premier Noir nobélisé en littérature ?

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Wole Soyinka, le premier auteur africain et premier Noir à avoir reçu le prix Nobel de littérature a atterri ce 19 février à Port-au-Prince. Il est l’invité d’honneur des Rencontres d’ici et d’ailleurs Saison 2 Acte 2 organisé par le Laboratorio Arts Contemporains du 12 au 26 février. En quoi une telle visite est-elle d’un intérêt pour Haïti ?

 

Avant cette invitation du Laboratorio Arts Contemporains, il ne serait pas exagéré de dire que seule une frange de la population haïtienne connaissait le premier Noir à avoir reçu le prix Nobel de la littérature. C’est en effet le genre d’informations que des personnes bien averties cherchent à savoir et sur lesquelles certaines autres tombent par pur hasard. Pour des raisons de proximité à l’information ou tout simplement par intérêt. Le fait ici n’étant pas de jeter la pierre à qui que ce soit mais plutôt d’attirer l’attention sur l’importance pour un Haïtien de parer à ce manquement.

Il ne fait aucun doute que Wole Soyinka, de son nom complet Akinwande Oluwole Babatunde Soyinka, est un littéraire. La poésie, l’essai, la nouvelle, le roman… il est passé par toutes les cases, au gré des récits à raconter, des maux sur lesquels mettre des mots ou des mouvements de pensées à défendre. Mais l’auteur originaire du Nigéria a définitivement une prédilection pour le théâtre, et on peut rapidement supposer pour quoi. Son œuvre couvre plus d’une cinquantaine de titres tous genres confondus, mais on y recense plus de 25 pièces de théâtre.

S’il est entré dans la littérature par les contes traditionnels Yoruba – la tribu à laquelle il appartient -, la danse, la musique, les contes et les mythes Yoruba ont cependant toujours enrichi son travail de dramaturge. En ce sens, le théâtre est probablement la forme d’expression la plus totale pour lui de créer et se positionner en tant qu’auteur engagé, notamment lors de la guerre civile nigériane (1967-1969/70).

L’écrivain, le citoyen et les lettres haïtiennes: une histoire concomitante 

Quand il décroche le Nobel en 1986, Soyinka aurait pu très bien obtenir ce titre pour la Paix. Il avait été détenu 22 mois comme prisonnier politique, entre 1967 et 1969, pour avoir publié un article qui soutenait le mouvement d’indépendance du Biafra. En 1994, il a été contraint à l’exil pour échapper à une condamnation à mort sous le gouvernement de Sani Abacha. Son seul crime a été de critiquer le gouvernement. Il ne reviendra au Nigéria qu’en 1998, où il enseigne, crée, et aide au progrès social et politique de son pays.

Cette histoire semble se répéter dans tous les pays qui ont connu un régime autoritaire. Comme ce fut le cas en Haïti. C’est en cette même année de 1967 que le président à vie, François Duvalier, a fait exécuter 19 officiers de l’état-major de l’armée qu’on disait proches de lui. Quatre ans plus tôt, il avait ordonné le massacre de familles entières sous prétexte de protéger la « Révolution ». Comme Soyinka, plusieurs intellectuels ont dû prendre l’exil pour échapper à une mort certaine. Serge Legagneur, Roland Morisseau, René Philoctète, Gérard Étienne, Anthony Phelps, Émile Ollivier, Jean-Richard Laforest et Davertige sont de ce nombre. Comme ces jeunes, Soyinka a continué la lutte à travers sa production depuis sa terre d’accueil. Sans savoir que de l’autre côté du continent, des frères de lettres partageaient son sort, que les résonances dans leur vie portaient les unes vers les autres.

Quand le premier auteur Noir a reçu son Nobel en 1986, la jeunesse haïtienne avait commencé depuis 1983 les soulèvements contre le régime dictatorial instauré par François Duvalier en 1957, et poursuivi par son fils Jean-Claude Duvalier. Et le 7 février 1986, le peuple de la Première République noire, comme en prémonition au premier Noir nobélisé en littérature, avait fini de courber l’échine et de se laisser massacrer sans réagir. Cette fois, c’est le dictateur qui prend la route de l’exil. Une victoire qui sera de courte durée mais qui ne pèse pas moins de tout son poids dans l’histoire d’Haïti.

Au-delà du prix, l’humaniste à rencontrer

Soyinka en Haïti aujourd’hui ne doit pas être uniquement un événement de foire, qui verra défiler le gratin intellectuel et la bien-pensance haïtienne. Cela ne saurait être non plus le moment pour une jeunesse insensibilisée aux problèmes contemporains haïtiens d’immortaliser cette rencontre à coup de selfies. Sans donner de leçons, voir, entendre et échanger avec Soyinka doit être un rappel. De tous ces hommes et femmes de lettres qui ont dû fuir pour sauver leur vie mais n’ont jamais abandonné la lutte pour dénoncer les manigances pour le pouvoir, les exactions des politiques, le délaissement de la population. Un rappel aussi de tous ses hommes et femmes de lettres qui, par souci d’enrichissement rapides ou illicites, s’associent à des gouvernements avec lesquels le principe même de la citoyenneté, leur statut de gens de lettres encore plus, entrent en conflit.

Les rencontres avec Soyinka doivent être surtout des moments de mise en commun intense. Avec l’homme qui croit foncièrement que “le prix Nobel n’insensibilise pas aux balles” et qui a fait le choix d’être dans le dépassement de soi pour pardonner et continuer à se donner à son pays. Un homme dont tout Haïtien a beaucoup à apprendre.

 

Les Rencontres d’ici et d’ailleurs saison 2 acte 2 organisé du 12 au 26 février par le Laboratorio Arts Contemporains est une manifestation culturelle qui met en commun les arts contemporains africains et haïtiens dans un esprit d’échange et de partage. Les Rencontres se déroulent dans plusieurs grandes villes du pays dont le Cap, les Cayes, Jacmel et Port-au-Prince. Le public aura la possibilité de découvrir la production africaine et haïtienne à travers différentes formes d’arts tels les arts visuels (cinéma), les arts plastiques (exposition d’arts), le spectacle vivant (théâtre) mais aussi des conférences et ateliers. Wole Soyinka est au cœur de cet événement. Les activités se tiennent au Centre d’art, à l’Institut français en Haïti, au Bureau national d’Ethnologie.

Facebook: Laboratorio Arts Contemporains

 

 

 

 

Commentaires

Péguy Flore Pierre
"Une revue est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés. La justice consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes qui soient dans la cinquième." Charles Péguy

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