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Pourquoi Haïti connaît-elle une croissance négative ?

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Les prévisions de croissance pour l’année 2020 sont mauvaises pour le pays

Le vendredi 5 juin 2020, l’administration de Jovenel Moïse a adopté un nouveau budget, après plus de neuf mois depuis que le budget 2017-2018 n’a pas cessé d’être reconduit. Dans ce budget, le pouvoir en place prévoit une croissance négative du PIB de -3,6 %.

Cette croissance négative est due entre autres à la pandémie du nouveau Coronavirus, commencé en décembre 2019. La catastrophe sanitaire est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, après les peyi lòk, et le déficit budgétaire record de l’État. Déjà en 2019, le pays avait connu une croissance négative de 1,8 %.

Les notions de croissance et de croissance négative dépendent d’un ensemble de facteurs comme le PIB, le produit intérieur brut. La croissance est la mesure de la création de richesses dans un pays.

D’une année à l’autre

Parler de croissance implique une comparaison. Il faut mettre face à face au moins deux périodes, et calculer l’évolution du PIB pour chacune d’elle. Le PIB d’une économie indique la quantité de richesse qui a été créée dans cette économie. « On le calcule d’une année fiscale par rapport à une autre, dit Thomas Lalime, économiste. L’objectif ultime des pays, surtout un pays comme Haïti, c’est d’avoir le taux le plus élevé possible. »

Aujourd’hui, le mot croissance est devenu une notion économique très utilisée. La croissance en elle-même est un phénomène assez récent. Aux 16e et 17e siècles, lors de la révolution agricole en Angleterre et aux Pays-Bas, pour la première fois, des pays voient leur production évoluer plus vite que leur population. Cette évolution a été soutenue, c’est-à-dire sur une longue période. C’était la croissance.

En Haïti, c’est l’institut haïtien de statistique et d’informatique qui est responsable de publier les chiffres du PIB, élément de base du calcul du taux de croissance. « Il y a croissance si les résultats de l’année suivante sont meilleurs que ceux de l’année qui précède, explique Thomas Lalime. Mais il faut diviser le taux de croissance du PIB par le nombre d’habitants, de façon à pouvoir faire des comparaisons entre les pays. »

En marche arrière

Les mots croissance négative semblent opposés, mais c’est une création assez récente des sciences économiques. La croissance négative est une diminution de la croissance. Pour certains, le mot a été créé pour éviter d’autres expressions plus alarmantes comme crise économique. Cette diminution peut être légère ou significative. « À cause du séisme de janvier 2010, dit Lalime, le pays a connu une très forte croissance négative. »

Mais Haïti est une habituée des indicateurs économiques qui voient rouge. « Souvent, notre PIB diminue, au lieu d’augmenter, explique l’économiste. Les différents troubles politiques y sont pour beaucoup. Quand les entreprises ne fonctionnent pas, il n’y a pas de création de richesse. »

L’année dernière, le taux de croissance du pays était déjà négatif. C’était l’année des peyi lòk, des crises de carburant, du déficit budgétaire record de 24 milliards de gourdes.

On peut parler aussi de récession, quand il y a une croissance négative. Une économie est en récession si pendant au moins deux périodes consécutives, son taux de croissance est négatif. « En Haïti, nous calculons notre PIB de manière annuelle, dit Thomas Lalime. Ainsi, pour parler de récession, il faut comparer deux années. Mais dans les pays plus développés, c’est un indicateur si important qu’on le calcule par trimestre. ».

Mais aussi, certaines fois la récession est si grande que l’on utilise le terme de dépression. Ainsi, en 1929, l’économie mondiale a été à genoux à cause d’une grande crise, partie des Etats-Unis. C’était la grande dépression. La pandémie du Covid-19 peut aussi être un facteur de dépression pour l’économie mondiale. Mais certaines opinions, dont celle du patron de la Réserve fédérale des Etats-Unis, Jerome Powell, assurent que la crise actuelle est différente et ne durera pas aussi longtemps.

Croissance, pauvreté et développement

La croissance étant création de richesse, les pays qui ont un rythme de croissance soutenu s’enrichissent davantage. La croissance est un élément important dans le développement d’un pays. Ainsi, il y a quelques décennies, la Chine était un pays assez pauvre. Mais pendant plus de 20 ans, explique Lalime, elle a eu un taux de croissance soutenu, à deux chiffres. Des millions de Chinois sont sortis de la pauvreté.

La croissance est aussi liée aux facteurs démographiques. Si la population d’un pays augmente plus vite que la croissance de ce pays, celle-ci est considérée comme négative. Dans ces cas on parle de « taux de croissance net négatif. » C’est à peu près ce qui est arrivé à Haïti ces 50 dernières années selon Thomas Lalime.

De plus, croissance économique ne veut pas toujours dire développement durable. « Beaucoup de richesses peuvent être créées dans l’économie, dit Thomas Lalime, mais tout le monde n’en bénéficie pas. Pour la réduction de la pauvreté, la croissance est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. »

Enomy Germain, économiste et auteur du livre « Pourquoi Haïti peut réussir », croit aussi que croissance et réduction de la pauvreté sont liées. « Si un pays n’a pas de croissance, il tend vers plus de pauvreté, parce que les besoins augmentent sans cesse », dit-il. Mais l’économiste pense également que croissance ne veut pas automatiquement dire réduction de pauvreté.

C’est le cas dans un pays comme le Nigéria qui malgré sa croissance stable, a connu une hausse de 69 % des personnes pauvres, de 2006 à 2010. Pendant la même période, le nombre de milliardaires avait augmenté de 44 %.

Haïti, pays d’inégalités

Haïti pourrait être dans la même situation que le Nigeria. Même si son taux de croissance était élevé, les inégalités entre les classes sont si fortes qu’il est probable que ces nouvelles richesses seraient mal redistribuées.

La République d’Haïti est le pays le plus inégalitaire de sa région, et l’un des plus inégalitaires au monde. Son coefficient de Gini, pendant des années consécutives depuis 2001, est à 0,61. Le coefficient de Gini mesure les inégalités dans un pays. Il varie entre 0 (égalité parfaite) et 1 (inégalité extrême).  Plus il est proche de 1, plus les inégalités sont élevées.

Selon Enomy Germain, le problème peut être adressé par l’État dont l’une des fonctions économiques est la redistribution de la richesse. « Par le biais du budget du pays, l’État fait une distribution des ressources. Mais il faut une redistribution, qui passe par la fiscalité. C’est un moyen de réduire les inégalités entre classes économiques. »

Le deuxième moyen est de passer par l’éducation. « Plus les gens sont éduqués, plus ils sont susceptibles de se sortir de la pauvreté », explique l’économiste Germain.

En dents de scie

En termes de croissance économique, Haïti connait depuis toujours des hauts et des bas. « De 1980 à aujourd’hui, le pays n’a jamais vécu une décennie de croissance, dit Enomy Germain. Cette année-là, nous avons enregistré un taux de croissance de 7,38 %. »

Mais de 1968 jusqu’au début des années 80, la croissance a été positive. « C’est la décennie de la croissance du pays. Cependant, on ne mesurait pas la croissance de la même manière que maintenant. À l’époque il s’agissait de la croissance des exportations du pays », explique Enomy Germain.

En général, ce sont les catastrophes naturelles et l’instabilité politique qui minent la croissance du pays. Ainsi, lors de l’embargo de 1994, Haïti a enregistré sa plus grande croissance négative. Elle était de -8,28 %.

Cependant, certaines années mouvementées en termes sociopolitiques n’ont pas suffi à enrayer la croissance du pays. En 1988, deux années après la chute de Jean Claude Duvalier, le pays enregistrait une croissance de 4,72 %.

Pourtant, dans d’autres moments de troubles, l’économie est en chute libre. Selon Enomy Germain l’explication est simple. « Si l’économie subit un choc d’une semaine, ce n’est pas pareil que si ce choc dure une année », dit-il. « Lors des coups d’État, par exemple, l’armée ne bloquait pas le pays complètement, et les troubles ne duraient pas longtemps. » C’est le contraire des peyi lòk et autre moment de crise politique.

De 2005 à 2009, toutefois, le taux de croissance du pays était positif, même que faible. En 2011, 1 an après le séisme du 12 janvier 2010, ce taux était chiffré à 5,5 %, alors qu’il était de -5,5 % l’année du tremblement de terre. « Cette croissance était questionnable, dit Enomy Germain. Mais il est vrai aussi qu’après un choc dans l’économie, lorsque les activités reprennent, le niveau de croissance peut être le même que celui d’avant le choc. Mais -5,5 % à 5,5 % est quand même considérable ».

Quel secteur pour une bonne croissance?

Pour créer des richesses, il faut créer des emplois. La qualité de ces emplois a un effet sur le taux de croissance, ainsi que sur le développement réel du pays. Certains pays ont choisi de se spécialiser. « C’est le cas du Japon, dit Thomas Lalime. Les Japonais avaient beaucoup priorisé le secteur de l’informatique, et des automobiles. »

Pour sortir de la pauvreté, la Chine, notamment, a développé massivement le secteur de la sous-traitance. Elle était appelée la grande manufacture mondiale. En Haïti, la sous-traitance textile, est la première industrie en termes d’exportation. En 2017 elle a représenté 996 millions de dollars américains. Mais c’est un secteur à faible valeur ajoutée.

« Il est vrai que la Chine a utilisé le levier de la sous-traitance, dit Thomas Lalime, mais elle n’en est pas restée là. Elle a par ailleurs développé d’autres secteurs, pour augmenter sa croissance. Certains emplois ne permettent pas réellement un meilleur niveau de vie. »

D’après Enomy Germain, il faut se concentrer sur le secteur des services, puisque l’économie haïtienne n’est plus essentiellement agricole. « L’agriculture peut apporter une croissance, mais elle serait faible parce que nous n’avons pas une industrie agroalimentaire. Nous ne transformons pas les matières premières. Mais dans le secteur des services, on trouve le tourisme, qui représente 10 % de l’économie mondiale. Ce secteur pourrait aider. »

Jameson Francisque

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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