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Politique haïtienne : opiner ou non ?

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La question haïtienne soulève des passions et force des opinions plutôt que de les forger. Du simple citoyen aux experts les plus chevronnés, tout le monde se prononce sans retenue aucune sur la situation actuelle du pays. Cela va de soi, car il y a vraiment de quoi jaser. Déportation massive d’haïtiens, dévaluation extrême de la monnaie nationale, non-renouvellement du personnel politique, processus électoral chaotique pour ne citer que ceux-là, tels sont les sujets préoccupants du moment. Préoccupants? Non… pire que ca, inquiétants même, si l’on considère les enjeux et les conséquences.

Fort de cela, les opinions pleuvent. Tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux, la course aux opinions est lancée et s’annonce de bonne guerre. Certains éditorialistes se positionnent. Légitime de leur part… Ils font leur boulot après tout. Mais ce n’est pas sans provoquer la réplique d’autres citoyens et citoyennes. Les débats sont ouverts, toutes catégories confondues : politiciens, analystes, diplomates, journalistes et surtout artistes, tout le monde y trouve son compte et s’en donne à cœur joie. L’autoroute de l’information est investie, tant pour exprimer des inquiétudes et des frustrations que pour faire l’étalage de connaissances ou de compétences quelconques.

Que l’on ne s’y méprenne guère, loin de nous l’idée de vouloir limiter de quelque manière que ce soit le droit d’émettre librement des opinions. Surtout pas! On a combattu très fort et pendant longtemps pour cet héritage démocratique. Cependant, au nom de cette même liberté d’expression, ne serait-on pas en droit de questionner certaines opinions ? Ou au mieux de les sous-peser au regard de la science ? La faculté de se prononcer sur un sujet donné est la chose du monde la mieux partagée (clin d’œil à Descartes), c’est un fait. Mais la velléité permanente à vouloir faire connaître à tout prix son opinion, quelle qu’elle puisse être, marque parfois une volonté de démonstration (mise en scène de soi) et de domination plutôt que de partage. Souvent, dans le contexte haïtien, l’expression de l’opinion politique ne traduit pas nécessairement le caractère conscient du rôle citoyen (lequel, avouons-le, n’est pas tout à fait compris chez nous, déficit de citoyenneté).

Dans ce dédale d’idées et de mots qui nous bombarde quotidiennement à la faveur de la technologie, comment faire le tri et tirer le bon grain de l’ivraie? Cet environnement où les opinions sont véhiculées à tort et à travers, dans une orgie d’informations éparses, provoque au contraire un effet pervers. Tandis que certains nous gargarisent de phrases toutes faites dont eux-mêmes ne saisissent pas tout à fait le sens, d’autres, pourtant avisés, deviennent réticents à s’exprimer sur des sujets dont ils ont plutôt une certaine maîtrise. Ainsi, par manque de courage ou par faiblesse de caractère, ils préfèrent récupérer des opinions toutes faites, lesquelles sont  imposées par des voix tout simplement plus bruyantes. Bref, ils se taisent pour se fondre discrètement dans un audimat néophyte, agissant ainsi en complices silencieux de ceux et celles qui parfois ratent l’occasion de se taire.

Les opinions, pour autant sensées qu’elles puissent être, n’expriment pas toutes nécessairement un savoir ou une intelligence de la chose discutée. Pour la plupart, elles traduisent de préférence une subjectivité plus ou moins sensée et intéressée, plutôt qu’une connaissance. Aujourd’hui, tout le monde parle de politique ou d’économie comme si le seul fait de pouvoir évoquer ces termes dans un discours octroierait automatiquement toute l’aptitude nécessaire que d’autres, ont pourtant mis des années à accumuler dans les universités. Fini les temps où il fallait se prémunir de titres, grades et compétences avant de pouvoir se prononcer publiquement sur un quelconque sujet. Sur les réseaux sociaux tout le monde s’improvise expert et s’érige en donneur de leçons. Perte des valeurs? Promotion de la médiocrité? Négation du savoir? Quel que soit l’explication ou les termes utilisés pour qualifier ce phénomène, il n’en demeure pas moins que nous vivons aujourd’hui une époque où il suffit d’un clavier et d’une connexion internet pour bombarder le monde de ses opinions avisées ou non.

Pourtant, les problèmes que nous vivons actuellement sont beaucoup plus complexes et ne sauraient être traités simplement sur les médias sociaux à coup de belles phrases. La gravité de la situation nécessite davantage d’espaces d’échanges conventionnels, voire même institutionnels, où les intervenants seraient plus ou moins qualifiés, les débats modérés, les réflexions articulées, les argumentaires catalogués et les résultats transcrits en rapports ou résolutions. La faillite d’un pays et les dérives d’une nation, surtout quand elle est nôtre, ne sauraient être l’opportunité de faire dans le fantaisiste et le sensationnel pour aliéner un peuple malheureusement mal instruit et mal informé.  Certains diront que ne pas donner son opinion c’est faire preuve de lâcheté ou de complaisance. Peut-être … mais pas toujours. N’est-il pas temps de se rendre compte aujourd’hui de la nécessité d’une parole savante sur la chose publique? Dans certaines situations, il est plus sage et plus intelligent de se retenir d’opiner. Surtout quand on ne comprend pas les aléas et les enjeux ou qu’on ne maitrise pas tous les paramètres et les concepts (surtout en politique).  Se taire et ne pas donner son opinion peut être également perçu comme une preuve d’humilité et même de force… la force que procure le recul par rapport aux choses qu’on ne comprend pas pour mieux les appréhender.

L’omnipotence est le propre des divinités, nous autres mortels ne pouvons pas et ne saurons avoir des opinions exprimées sur tout et en tout. Mesdames et Messieurs les omniscients de ce pays, sachez que parfois certains sujets nécessitent votre expert-silence! Sur ce, moi je me tais! Et c’est là mon opinion!

 

Paulson Pierre-Philippe

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