POLITIQUE

Pharmakos ou la tragédie du double sacrifice Martelly-Lamothe

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Image: Association CVP

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Dans les grands rituels de sacrifice, il faut souvent « deux » sacrifiés. Et ceci, que ce soit dans la tradition judéo-chrétienne ou dans les autres croyances. Dans la Bible, plus précisément dans le Lévétique 26, on parle de rite du bouc-émissaire, de rite des « deux boucs » où un est « tué » tandis que l’autre s’enfuit dans le désert. Le bouc qui meurt expie les péchés d’impureté contre le tabernacle, tandis que le bouc qui est chassé emporte avec lui l’ensemble des péchés de la communauté.

Image: 55chan

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.Dans la Grèce Antique, le rituel de l’expulsion du « pharmakos » répété chaque année le sixième jour des Thargélies — jour anniversaire de la naissance de Socrate ou lorsque la cité est la proie d’une grave crise frumentaire ou d’une épidémie, deux « pharmakoï » étaient escortés à travers la ville; on les frappait à coups de branches de figuier et de tiges d’oignons marins et on les expulsait hors de la cité pour écarter avec eux les souillures dont on les supposait chargés. Le pharmakos doit devenir le remède de la cité malade.

Plus de 2 000 ans plus tard et 9 272 Km à l’ouest, l’Haïti de 2014, est elle aussi en crise. Pour la 1ère fois, le Président Michel Martelly l’a lui-même reconnu lors de son adresse à la nation, en date du 28 novembre 2014. Après 3 années passées à la magistrature suprême avec zéro élection au compteur, M. Martelly est confronté depuis plusieurs mois à des manifestations en cascade et à une situation de tension dans plusieurs villes de province. Les dialogues et autres palabres des 18 derniers mois n’ont abouti à rien. La vraie-fausse ouverture découlant d’El Rancho, plus une foire d’embauche qu’autre chose, n’a rien arrangé ! Au contraire, l’une des nouvelles recrues, le Ministre Rudy Hérivaux, porte-flingue du pouvoir, ne cesse de polluer l’opinion et polariser davantage par ses prises de positions.

Beaucoup de langues se sont déliées ces derniers jours et demandent le limogeage pur et simple du Premier Ministre Laurent Lamothe. Ce qui serait, pour plus d’un, la conséquence logique de l’échec tridimensionnel de ce dernier.

  1. Echec au niveau du fond car les performances économiques du pays ne sont pas aussi bonnes que promises. Le slogan Haïti is open for business est devenue une légende urbaine.
  2. Echec au niveau de la forme car M. Lamothe pensait tout régler avec son argent et sa communication active. De plus, censé être l’émanation du Parlement, il a boudé à plusieurs occasions les convocations des députés et des sénateurs.
  3. Echec au niveau de sa lecture d’Haïti. M. Lamothe ayant beaucoup vécu à l’extérieur, il a minimisé les vieux démons de ce pays et pensé que la population n’avait besoin que de quelques kits alimentaires et de photos glamour sur Facebook.

Miserere mei! Pitié pour moi, mon Dieu, dans Ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché!

Dans un exécutif bicéphale, le Premier Ministre est toujours considéré comme un « fusible » sensé sauter en période de difficultés. Celui-ci étant désigné par le Président puis ratifié par le Parlement, sa « sortie de piste » est toujours moins dramatique qu’une tabula rasa caractérisant les chutes de régime. Dans une autre vie de la démocratie haïtienne, le renvoi du Premier Ministre Jacques-Edouard Alexis avait mis fin aux manifestations de rue contre la faim et la vie chère.

Le renvoi, une démission, semblait être le destin ultime de Laurent Lamothe. Un peu à la manière du héros des tragédies grecques, à la fois coupable et innocent. Coupable parce qu’aveuglé par ses passions – l’hybris, cette démesure d’orgueil qui le guide – confronté alors au Destin, bien souvent synonyme de divinité ou, du moins, de transcendance. Innocent parce qu’il est alors le jouet de cette transcendance, de cette mystérieuse Fatalité.

Cette démission tant évoquée aurait eu comme effet de baisser l’intensité des mobilisations populaires et de permettre au Président Martelly d’aborder la dernière année de son mandat avec plus de sérénité.

Image: Union Nationale

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Pour ce faire, il aurait fallu que ce cher « Michel » sacrifie son « Laurent » sur l’autel des intérêts supérieurs – et obscurs ( ?) – de la nation. Mais est-ce qu’Achille, héros légendaire de la Guerre de Troie, pourrait trahir Patrocle, son cousin et ami de toujours ? Est-ce qu’Alexandre le Grand « lâcherait » Hephaestion ? Non ! Il en est de même pour le Président Martelly qui a déclaré ce 1er décembre 2014 « uni pour la vie à Laurent Lamothe ». N’en déplaise à l’impétrant beau-fère Kiko! Des querelles de famille il en existe dans toute bonne tragédie grecque!

Ainsi à la manière du pharmakos, tandis que la cité est en proie à une crise d’envergure, le président Martelly lie son destin politique à celui du Premier Ministre Lamothe… ce qui aboutira sans nul doute au double-sacrifice de leur carrière politique. Sera-ce plus vite que prévu ?

Commentaires

Max Jean-Louis
Social Innovator, Captain of Hope and Filmmaker. Élu Administrateur du Centre de la Francophonie des Amériques en 2010 et 2012.

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    Chez nous, personne ne porte de pantalon!

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