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PetroCaribe et le « 12 janvier 2010 », deux occasions de take-off ratées

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Le programme PetroCaribe et le malheureux séisme du 12 janvier 2010 (suite auquel le fonds pour la reconstruction d’Haïti a été créé) ont été incontestablement deux opportunités majeures pour le take-off d’Haïti. Mais les deux occasions, englouties par la corruption généralisée, ont été ratées. Et le pays fait du surplace.

Les chiffres, embrouillés pour diverses raisons, ne sont pas connus avec précision, mais, si on ne considère que les 2,2 milliards de dollars fournis au pays après le séisme sous le label d’aide humanitaire (New York Times expose un immense gaspillage, Le Nouvelliste 26/12/12) et les trois (3) milliards bénéficiés par le pays au titre du programme PetroCaribe sous forme de prêt à long terme en grande partie, on peut avancer qu’en dix ans, ces deux « moments » ont permis au pays de bénéficier pas moins de 5,2 milliards de dollars. C’est sans doute l’un des montants les plus importants qu’Haïti n’ait jamais bénéficié sur une décennie.

Il est important de signaler que ce montant correspond pratiquement à la somme mise à la disposition de la France par le Plan Marshall sur une période de 10 ans, soit entre 1945 et 1955. Selon Gérard Bossuat dans «L’aide américaine à la France après la seconde guerre mondiale », publié en 1986 ; hormis le soutien à la défense, le Plan Marshall a permis à la France de bénéficier de 5.1 milliards de dollars après la deuxième guerre mondiale.

Si les 5.1 milliards de dollars du Plan Marshall ont contribué « à la réalisation du Plan Monnet, en assurant le financement d’une grande partie des investissements des secteurs de base » de la France, les quelques 5,2 milliards bénéficiés par Haïti pour le même nombre d’années n’ont servi à rien de concret. Pas au même niveau que la France, mais cette somme pouvait bien aider Haïti à faire le take-off économique s’il faisait l’objet d’une gestion responsable.

On entend ici par take-off, au sens de l’économiste américain Walt Whitman Rostow, un pays qui accepte le progrès économique, qui fait marcher son agriculture, un pays qui s’inscrit dans un cercle de croissance économique vertueux, un pays dont le niveau de vie de la population a relativement augmenté, donc un pays qui crée des emplois et réduit du coup la pauvreté. Cette définition, d’ailleurs, rejoint en quelque sorte le Plan de Développement d’Haïti (PSDH) qui entendait faire d’Haïti un pays émergent à l’horizon 2030.

L’économie nationale, pourtant, est la négation du take-off. La croissance soutenue n’est pas au rendez-vous. Elle a évolué en dents de scie pour la période (2.2% en moyenne). Donc pas suffisamment de richesses créées vu les besoins à satisfaire. L’agriculture, pour sa part, périclite depuis quelques années. En ce qui concerne la pauvreté, des chiffres récents ne sont pas disponibles, sinon que des estimations. Mais depuis 2012, plus de la moitié de la population vivait dans la pauvreté (58.5 %) selon l’Enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme (IHSI/ECVMAS 2012). La valeur relative d’aujourd’hui est surement plus élevée qu’en 2012, sachant que la population a augmenté, que des emplois ne sont pas réellement crées dans l’économie et que le dollar qui est la monnaie utilisée pour construire l’indicateur de pauvreté est très apprécié par rapport à la gourde (le taux de change est passé de 39,13 à 65,20 gourdes pour un dollar de septembre 2006 à septembre 2016). Il est donc clair que les fonds en question n’ont pas aidé la machine économique haïtienne à aller de l’avant. Le programme PetroCaribe et le fonds pour la reconstruction d’Haïti géré par la fameuse Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) n’auraient, au final, pas de réels impacts sur l’économie nationale.

Les fonds ont été dépensés de préférence dans des programmes cosmétiques. Ils n’ont donc pas été investis dans des projets durables à effets multiplicateurs dans l’économie nationale. Pire, la plus grande partie, semble-t-il, a été l’objet de la grande corruption. La Commission Sénatoriale Spéciale d’Enquête (CSSE) qui a récemment publié son rapport a affirmé « que la gestion du fonds PetroCaribe a été marquée par de graves anomalies, des irrégularités, des actes de malversations et de prévarication qui font penser que ceux qui ont eu la responsabilité d’exécuter les programmes et projets liés aux Résolutions concernant le Fonds PetroCaribe n’ont pas respecté les normes et les dispositions légales dans l’attribution des marchés et n’ont pas eu non plus le souci de protéger les intérêts de l’Etat haïtien. » Le fonds pour la reconstruction d’Haïti n’était pas l’objet d’une évaluation indépendante classique, mais après avoir consulté des documents, le New York Times a révélé que ce fonds est l’un des plus révoltants gaspillages de l’aide internationale après une catastrophe naturelle.

Le séisme du 12 janvier 2010 et ses conséquences de toutes sortes sont oubliés par les haïtiens. Ce peuple a une préférence pour l’actualité chaude. Heureusement PetroCaribe est d’actualité. Les vastes scandales de corruption dont il est l’objet seraient connus de tous. Des responsabilités sont aussi établies, quoique les accusés aient la présomption d’innocence en principe. Après l’établissement définitif des faits, les sanctions doivent nécessairement suivre. Autrement, le pays continuera à rater des opportunités, et l’économie restera toujours à la traine.

Enomy Germain,

Economiste

M.sc. candidate à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbon

Commentaires

Ayibopost Team
La rédaction de Ayibopost

    Finalement, c’est quoi le BMPAD ?

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