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Perspective | Le konpa, expression musicale des traditions vodou en Haïti

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L’appel aux loas, même dans des chansons n’ayant pas un caractère religieux, illustre à quel point le vodou est un pilier de l’identité et de la culture haïtiennes. Reconnu comme religion officielle en Haïti depuis 2003, le vodou a joué un rôle crucial dans la résistance à la colonisation.

En 1979, le groupe mythique Les Frères Déjean a laissé une forte empreinte dans le paysage musical haïtien avec son album L’univers, l’un des plus populaires de toute sa discographie. Les titres comme « Conviction », « Expérience » et « L’univers », qui garnissent cet album, ont connu un succès grandissant, à tel point qu’ils sont devenus des classiques du konpa.

Toutefois, une chanson de cet album s’est particulièrement démarquée, non seulement par son arrangement, accompagné d’une section de vents très musclée, mais aussi — et surtout — par le sujet évocateur abordé par les Déjean. Il s’agit de « Naide ».

Le terme Naïdes renvoie aux divinités féminines des rivières et des sources dans la mythologie grecque. Il est également évoqué dans le vodou. « Naide » affirmait que le konpa, contrairement à ce que l’on aurait pu penser dans les années 1970, n’était pas uniquement une musique favorisant la fusion corporelle de deux êtres à travers la danse, mais également une musique enracinée dans les traditions populaires en Haïti :

Naide, ou menm ki rèn vodou

Frape nou frape, salye n ap salye w

se pou w tande nou.

Naide, ou menm ki manman nou

Manje prepare, nou tout reyini pou sèvis kòmanse

Vèvè fin trase, ason ap sonnen, bagèt kòmanse woule.

Outre le morceau « Naide », conçu pour célébrer cet esprit, le groupe, dans la chanson « L’univers », a fait appel à Erzulie, un esprit protecteur des foyers et déesse des eaux douces. Il a aussi invoqué Agoué-Taroyo qui, dans le panthéon vodou, fait partie du groupe des loas maîtres de la mer et de ses îles, dans la chanson « Debake », gravée sur l’album Bouki ak malice en 1977.

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En outre, la chanson « Qu’est-ce que la vie », gravée sur ce même album, est introduite par une cérémonie vodou où des roulements de tambours et l’expression « Bay lwa a manje » se font entendre. Pourtant, ce n’est pas une chanson de la tendance Rasin : c’est un konpa bien musclé. De plus, dans la chanson « Joyeuses vacances », gravée sur l’album Pa Gain Panne en 1975, on entend : « Simbi andezo ki sòti anba dlo…. Bilolo pale langaj la… ».

D’autres chansons du répertoire des Frères Déjean font appel aux dieux ou aux loas. Dans cette optique, ce groupe se taille une place dans le paysage musical haïtien tant par sa qualité musicale — marquée notamment par les cuivres comme signature sonore — que par l’articulation entre la spiritualité et la musique. Ce groupe a ainsi jeté les bases de cette tendance dans le secteur du konpa.

De fait, avec le titre « Mèt kafou », gravé sur l’album homonyme sorti en 1985, le groupe Volo Volo s’inscrit dans la même démarche de célébration des esprits et des loas. Volo Volo conçoit son konpa comme un art servant à invoquer les loas et à transformer les mélomanes en véritables « possédés » lors des bals, pensés par les musiciens comme des cérémonies vodou :

Lafanmi rasanble

Seremoni pral kòmanse

Papa legba ouvè baryè

Badji konpa chaje kou legba

Volo Volo ap trase vèvè li

Moun kòmanse djayi

Si lwa konpa pa danse nan tèt ou

F on efò, tchoule kò w.

Dans son article Les grands dieux du vodou haïtien, Émile Marcelin présente « Papa Legba » — que les musiciens de Volo Volo appellent pour ouvrir la cérémonie — comme le dieu des portes, le maître des carrefours et des croisées de chemins, ainsi que le protecteur des maisons.

Dadou Pasquet, qui nous a récemment quittés, s’inscrivait également dans cette tendance. Toutefois, la célébration des esprits dans les œuvres de Dadou n’a rien de surprenant puisqu’il faisait partie du cercle très fermé des artistes de konpa ayant déclaré publiquement leur attachement aux esprits, tant dans leurs œuvres que dans des entrevues médiatiques. Avant de pratiquer l’islam — et ce jusqu’à son décès — Dadou avait maintes fois souligné qu’il avait été franc-maçon pendant de longues années. D’ailleurs, le Magnum Band a donné son premier concert, à Miami, dans un temple maçonnique appelé « Arche de Noé », le 24 juin 1976, à l’occasion de la fête de la Saint-Jean.

En outre, des titres d’albums de Magnum Band comme Jehova (1980), Ashadei (1985) et Islam (1991) illustrent le caractère religieux de Dadou. Ainsi, plusieurs chansons qu’il interprète invoquent des esprits. Dans le titre « Congo nan vodou », gravé sur l’album Jehovah, on entend : « Congo nan vodou, O papa Ogou, Damballah-Wèdo. N ap vini jete dlo ». Puis, sur le titre « Ashadei », on entend :

« Nou se nèg Nagot, n ap rele lwa yo, n ap jete dlo, n ap trase vèvè pou yo. Rasanble pou n rele Ashadei pou move je pa anpeche nou avanse pi lwen […] ».

Achadé, invoqué par Dadou Pasquet, est un loa de la médecine, connu sous le nom d’Ogou-Achadé, réputé bòkò et maîtrisant les plantes médicinales ainsi que la guérison des maladies surnaturelles.

Par ailleurs, le groupe System Band, fondé en 1980, est le fruit d’une scission avec les Frères Déjean, survenue après leur voyage aux États-Unis.

Dans la continuité des caractéristiques propres aux Déjean — à savoir la section de cuivres bien musclée et la valorisation des traditions vodouesques — les musiciens de System Band s’intéressent beaucoup aux esprits. La chanson « Chay fanmi », sortie en 2007 sur l’album Nan Bulding nan, en est l’un des exemples :

Mwen inosan, mwen pa manje pwa m p ap bay lapire

Mèt pwen ranmase pwen w, chay lan lou pou mwen […]

M rele chango, lajan w pa nan men m m pa t siyen kontra

Ki dèt m ap peye di mwen non

Ou mande towo, tab gani bak dekore

Kanga kwaze pye l sou lestomak mwen o o!

Certains artistes de konpa font régulièrement appel aux esprits pour les aider à sortir de difficultés sentimentales. C’est le cas d’Éric Charles avec Mizik Mizik dans le tube « Ayizan », gravé sur l’album Ki moun ou ye, sorti en 1997 :

Mwen pwal la priyè m ap trase vèvè

M ap monte anwo pou m al jete dlo […]

Yèswa pandan m kouche mwen reve

Mwen wè se ou k parèt ou bobo m

Kèlkeswa jan sa ye fò m genyen w

M pito monte anwo al mare w

Ayizan fòk m ka gen fanm sa a

Men se li mwen vle[…]

On notera qu’Ayizan est considérée dans le vodou comme l’épouse de Papa Legba. Vieille déesse, Ayizan, comme son époux, veille sur les marchés, les places publiques, les portes, les barrières et les routes.

Le titre « Bòkò », gravé sur l’album Kamasootra du groupe Enposib en 2020, s’inscrit également dans la droite ligne de cette tendance consistant à évoquer les esprits pour gérer des problèmes sentimentaux :

Pase kay gangan pou m wè si m ta jwenn

yon remèd ki pou wete m nan la penn […]

Bòkò vin sove mwen nanm mwen kite kò mwen

ouvè baryè pou mwen mwen pedi tèt an mwen[…]

Au cours des années 1970 et 1980, l’articulation entre le konpa et la spiritualité s’est imposée comme une tendance en plein essor. Chez le groupe Original Shoogar de New York, les esprits sont mentionnés non pas comme moyen de résoudre des soucis sentimentaux, mais plutôt comme responsables de ces problèmes. C’est ce que révèle le titre « Lwa nan tèt mwen », sorti en 1986 sur l’album homonyme :

Papi cheri si w ta wè m twonpe w

Piga w kite mwen pou sa

Se lwa nan tèt mwen ki fè sa

Agoué-Taroyo, Ogouferay, Damballah-Wèdo Erzulie dantò…

Outre les difficultés sentimentales, lorsque d’autres difficultés d’ordre social frappent à la porte des musiciens — et d’Haïti tout entière — et qu’ils sont incapables d’y trouver des réponses efficaces ou des solutions durables, ils se tournent vers le spirituel comme ultime recours. C’est le cas de Richie et les siens sur le dernier album de Klass :

M rele yo m pa wè yo

M rele lèsen lèzanj yo[…]

Nou nan yon kafou

chimen nou bare

Tankou chen fou

pa wè n antrave

Granchimen n mande pasay o

Kafou a n mande pasay o

Men ginen pitit lakou a fòk nou pase

Bravo pou zansèt nou yo

Se yo k te kase chenn yo

Jodi a sa nou vo

Nou met peyi a nan dlo[…]

Dans cette chanson titrée « Kafou a », au rythme Rasin, Klass invoque la divinité Kafou, une entité puissante du panthéon vodou haïtien, symbole de carrefour et de décisions complexes. Ce recours à la religion vodou — et en particulier à Kafou — traduit à la fois une quête de conseil et une forme de résistance culturelle enracinée dans la tradition haïtienne. À noter que l’artiste Tafa Mi-Soleil, qui elle-même reste très attachée au vodou, était invitée sur ce morceau.

Il est important de préciser que l’expression « Jete dlo », comme les groupes Mizik Mizik, Magnum Band et tant d’autres en font usage, est une pratique incontournable dans le vodou. Il s’agit d’un acte symbolique de délivrance, de purification et de mise en relation avec les esprits, fréquemment accompli pour inaugurer une cérémonie ou rendre hommage à des entités particulières. Ce geste évoque le passage, le respect et l’offrande, et consiste à verser de l’eau accompagnée d’une prière destinée à apaiser ou à invoquer les mystères.

En effet, il n’était pas étonnant de constater que Dener Céide et Zafem ont évoqué la pratique « Jete dlo » dans le titre « Bradsou Bradsa » en s’adressant à une femme : « M konnen m ba w traka fè w jete dlo ».

Il se dessine ainsi, dans l’œuvre de Zafem, une véritable alliance entre la musique et la spiritualité. D’ailleurs, on entend dans la chanson « Le Plein » les expressions « M toun on zonbi », « Cheri w se fanm ki gen kle badji m » ainsi que « Ou tankou yon lwa ki chevoche m ». Ces expressions, dans les chansons d’amour, révèlent que même lorsque Dener Céide souhaite charmer les mélomanes par l’entremise de chansons d’amour, il le fait en ayant recours aux pratiques du vodou. Outre ces expressions utilisées par Zafem, les tenues des deux figures de proue du groupe — à savoir Réginald Cangé et Dener Céide — lors des bals sont souvent attribuées au vodou et aux esprits qui en découlent.

Outre la pratique « Jete dlo », les sources, les rivières et la mer sont également très évoquées dans les chansons konpa. Ces endroits sont perçus dans le vodou comme des espaces sacrés, ou des lieux d’invocation des esprits et des loas. À titre d’exemple, le groupe Le Konpa a sorti en 2014 la chanson « N ap monte Lasous », inspirée du site sacré appelé Lasous en créole haïtien :

O zanj o! Mwen vin mande w pasaj o!

pou sila yo ki dèye

W a di yo pou mwen, mwen se pitit kay la

Félicité èske se pa ou sa

Pandan m nan tèt sous la

M santi w mache nan san m.

Bèl fanm pran pitye

Manman nou nan pye w

Bale wouze, jete dlo, limen balèn

Met ajenou pou n jwenn delivrans

L’usage de Lasous dans la ville de Marchand-Dessalines ouvre la voie à deux interprétations distinctes de cette chanson. « N ap monte Lasous » tient d’abord de la valorisation d’un lieu historique et touristique. Rappelons que cette source alimente le bassin Félicité, situé à l’intérieur du fort Culbuté — une fortification construite par Jean-Jacques Dessalines. Cette chanson tient aussi de la célébration et de l’évocation d’un esprit. Car, tout au long de l’année, des pèlerins et visiteurs se rendent à Lasous pour adresser leurs prières à l’esprit protecteur du lieu, Félicité, considérée comme la gardienne spirituelle de la source.

Gracia Delva, l’interprète de « N ap monte Lasous », a fait appel à Lenglensou dans le titre « Cheri m dirèk », composé par Dener Céide. Lenglensou est un loa guerrier et redoutable du vodou haïtien, protecteur exigeant lié à la violence, aux objets tranchants et à l’intégrité. Outre ce loa redoutable, Ogou Badagri — un dieu terrible qui maîtrise les orages — est également le titre d’une chanson de l’orchestre Tropicana, gravée sur l’album Yolande en 1975.

Par ailleurs, l’appel aux loas, même dans des chansons n’ayant pas un caractère religieux, illustre à quel point le vodou est un pilier de l’identité et de la culture haïtiennes. Reconnu comme religion officielle en Haïti depuis 2003, le vodou a joué un rôle crucial dans la résistance à la colonisation.

Les chansons konpa célébrant les traditions populaires liées au vodou en Haïti — notamment par l’invocation des esprits — ne le font pas toutes de manière explicite ou directe. Certains artistes voilent leur message. C’est le cas de Gazzman Pierre dans la chanson « Psaumes 150 ».

Bien que, dans la Bible, ce psaume — écrit par le roi David — soit un hymne de louange à Dieu, sur l’album Loreya du groupe Disip sorti en 2019, il devient un hymne — traité avec subtilité — aux différents esprits grâce auxquels Gazzman, pense-t-il, se sent protégé :

M se pitit granmèt la m pa janm pè pèsòn o!

M pa timoun granmoun voye ki gen lè pou l rantre […]

Musique sa a li pou le ciel, li pou l’espace li pou latè o o!

Musique sa a li pou les anges, li pou les saints, li pou ginen yo

Musique sa a li pou tout maitresse, li pou tout reine ak jeneral yo

Musique sa a pou tout lakou, pou tout kafou k sot nan nanm nou.

Ce morceau exprime à la fois une reconnaissance de Gazzman envers les esprits et une certaine ambivalence dans son rapport à ceux-ci. Alors qu’il invoque des entités spirituelles qui ne relèvent pas de l’Évangile de Jésus-Christ, son groupe porte le nom de « Disip », en référence à la vie terrestre du Christ. Il a par ailleurs interprété, tout au long de sa riche carrière, plusieurs chansons d’inspiration évangélique, telles que « Pwoblèm yo », « Pawòl la » et « Bondye m nan gran ».

On constate cette même ambivalence chez les Frères Déjean qui, dans la chanson « La foi », gravée sur l’album Pa Gain Panne, glorifie Dieu pour sa grandeur et sa magnificence : « Je crois en toi mon Dieu, je crois en toi […] Nonm sa a [Dieu] s on nonm total ».

Il semble admis que le konpa n’est pas toujours — à l’instar de la musique rasin en Haïti — directement lié au vodou, même s’il reprend des rythmes, des chants, des instruments et des symboles pour créer une expression artistique ancrée dans les racines africaines d’Haïti. En dépit de l’intérêt pour le vodou et la spiritualité manifesté par nombre de musiciens de konpa, cette musique populaire est loin d’être un mouvement culturel et spirituel dans toute sa dimension.

Toutefois — comme l’analyserait Stuart Hall dans Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies — le terme « populaire » pour définir le konpa ne renvoie pas seulement à sa forte consommation dans les milieux haïtiens, mais également à ses rapports étroits avec les traditions des peuples qui le produisent. C’est en ce sens qu’en plus des chansons d’amour qui abondent dans le konpa, un nombre important de chansons mettent en lumière l’histoire d’Haïti, son identité, voire tout son folklore.

Ainsi, les chansons précédemment évoquées — et bien d’autres ignorées par souci de concision — sont révélatrices d’une redéfinition du konpa, perçu généralement comme une simple musique dansante se résumant aux bals et aux festivals, d’une part, et de l’ancrage du vodou et des entités spirituelles dans les communautés haïtiennes, d’autre part. Il serait judicieux de visibiliser ces chansons qui décrivent également le rôle de la musique populaire comme vecteur d’analyse des dimensions socio-anthropologiques du peuple haïtien.

En définitive, la force symbolique du konpa dans le paysage musical n’est plus à démontrer. Reconnu récemment comme patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco, et musique très présente à New York où le 26 juillet est désigné « Jour du konpa haïtien », ce genre musical, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, brosse un portrait réel d’Haïti — et ce, même dans la diaspora. C’est la musique populaire par excellence de ce pays.

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Nazaire Joinville est doctorant en sciences du langage à l’Université de Sherbrooke, avec une spécialisation en sociolinguistique. Il est titulaire d’une maîtrise en cultures et espaces francophones (option linguistique) ainsi que d’un baccalauréat en communication sociale à l'Université d'État d'Haïti.Ses travaux de recherche portent principalement sur les idéologies et représentations linguistiques, les dynamiques de contact de langues dans les contextes francophones et créolophones. Par ailleurs, il s’intéresse à la culture haïtienne, en particulier à la musique, qu’il aborde à travers une approche croisant ethnomusicologie et sociolinguistique.

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