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Ma génération pense famille et cela m’effraie !

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Ils étaient au collège avec moi, nous rigolions, nous nous amusions ensemble. Certains rêvaient d’une petite vie stable, d’autres avaient des projets plus abracadabrants, et les grands viveurs rêvaient d’une vie entière de fêtards. Bientôt dix ans, et bien des objectifs ont été atteints, des albatros se sont posés, des rêveurs se sont réveillés. Sur le plan professionnel, plusieurs ont atteint leurs objectifs premiers ; décrocher une licence puis un master puis tant bien que mal un poste assez bien rémunéré dans une boite pas mal cotée de la place. Mais tous se rejoignent au même endroit : fonder une famille. Je me suis donc permis de mener ma petite enquête et les réponses auxquelles j’ai eu droit sont des plus déroutantes quoique sensées.

Rencontrer l’une des femmes de sa vie, s’installer avec elle dans les liens du mariage ou du concubinage. Vient ensuite le moment décisif où le besoin d’être parent se fait sentir. L’idée, l’envie est là mais des questions de grande importance taraudent l’esprit, et parfois martèlent comme sur un tam-tam. Des questionnements souvent existentiels…

La première interrogation de ceux qui ont la chance d’avoir un visa: dois-je mettre au monde un petit haïtien aux horizons réduits quand on pense au nombre limité de pays auxquels donnent accès librement le petit passeport haïtien; ou à un américain par le droit de citoyenneté du sol ? Et là, le débat est long : ouverture sociale et opportunité d’études, opportunités politiques, patriotisme etc.

Allant plus loin, d’autres interrogations se posent concernant la scolarisation de l’enfant. J’ai eu une éducation rigoureuse qui m’a ouvert bien des portes dans ma vie professionnelle mais qui m’a aussi bien limité dans mon existence individuelle. Des méthodes d’enseignement surannées, importées mais mal implantées, des ouvrages mal adaptés, un cursus global ne permettant guère de faire face aux réalités universitaires et professionnelles. Les écoles étrangères, américaines ou françaises deviennent une alternative envisageable. Et à ce propos, j’ai eu droit à des remarques des plus cocasses néanmoins logiques. Comment conter la bataille de Vertières à mon enfant quand il étudie et parle anglais ? Que dire à mon enfant qui préfèrera surement célébrer le 4 juillet plus que le 1er janvier? Comment lui expliquer que le père fondateur de la patrie se nomme Dessalines quand ses bouquins lui apprennent que c’est Georges Washington? Il entonnera quel hymne au son de cloche sur sa cour de récréation, la Dessalinienne ou la Marseillaise? Toute cette confusion risque de donner un être sans attache patriotique, se sentant étranger quelque soit le sol qu’il foule.

La langue ! Le français certes est très élégant, mais dans le monde actuel l’anglais ouvre plus de portes et traverse presque toute les frontières du monde. Même l’espagnol est un atout plus important que la langue de Molière quand on pense aux nombreuses possibilités d’échanges avec nos plus proches voisins de la Caraïbe et de l’Amérique latine ; le créole haïtien, sans grand intérêt dirait-on. Mais dans quelle langue s’exprimera mon enfant quand je lui ferai visiter sa famille du pays en dehors, dans le fin fond de ma ville natale au plateau central ?

La liste pourrait s’allonger à l’ infini si je considérais toutes les appréhensions de ces jeunes hommes. Leurs interrogations farfelues ont installé la confusion dans mes pensées ; j’ai cherché bien des manières de contourner chacun de ces problèmes, car moi aussi je rêve d’entendre ce gazouillement sortir de la petite bouche d’un enfant m’appelant « papa ». J’ai cherché au fond de la bouteille, dans le sillon de mes heures de folie, partout et partout. Probablement fruit de patriotisme, de réalisme et d’opportunisme, mes réflexions se sont soldées ainsi : je donnerai naissance à un petit évadé. Ma fille sera haitiano-franco-allemande, elle s’appellera Veronika Mikulitcz Schripova (j’imagine déjà la tête de mes grand-parents essayant de prononcer Mickulitcz), elle sera mélomane, fera du ballet sur des airs de Konpa Dirèk. Elle fera déchirée entre la Marseillaise, le Deutschlandlied et la Dessalinienne. Polyglotte, elle m’adressera en utilisant des phrases du genre : « papa ou panse que Haïti sera toujours un entwicklungsland (pays sous développé) ». Elle fera ses études primaires à une école française, et ses études secondaires en allemagne. Et ce qui m’enchante le plus, c’est qu’elle aimera manger à la fois des burgers et du lalo qu’elle pourra déguster lors du Lalo Week un jour. Et moi, je serai fier d’avoir personnalisé dans un tour de rein le concept voulant faire de la terre un village global.

Serge Edward

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