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Lyonel Trouillot : Merci de ne pas parler en mon nom

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Notre enfer est déjà suffisamment pavé de vos bonnes intentions. Pas nécessaire d’en rajouter

Je viens de lire une phrase qui me fait peur. Un étranger a encore parlé en mon nom. «Le peuple haïtien réclame l’intervention d’une force internationale de maintien de la paix.»

Que je sache, il y a le gouvernement de facto et une poignée d’associations patronales qui réclament une intervention militaire étrangère. Je doute que l’on puisse considérer ce petit monde comme la voix du peuple haïtien.

Qu’est-ce que l’agriculteur de l’Artibonite ou le pêcheur de la Grand’Anse ou l’institutrice qui attend son salaire depuis des mois ont à voir avec un tel désir ? Qu’est-ce que les militants des partis politiques, les associations de la société civile, les différents groupes ayant proposé des solutions haïtiennes à la crise politique sur laquelle se greffent insécurité et criminalité, ont à voir avec une telle démarche ? Le « peuple haïtien » sait que l’exécution d’une telle demande ne ferait que permettre à ce pouvoir de facto de se maintenir jusqu’à la tenue d’une parodie d’élections, de freiner tous les mouvements revendicatifs en assimilant la colère populaire à la criminalité. On a vu récemment des efforts intellectuels assez surprenants liant peyi lòk et gangs.

Il y a le gouvernement de facto et une poignée d’associations patronales qui réclament une intervention militaire étrangère. Je doute que l’on puisse considérer ce petit monde comme la voix du peuple haïtien.

La solution au problème de la criminalité — combien de fois faut-il le répéter ? – doit être comprise comme l’un des éléments d’une politique nationale, laquelle politique nationale ne pourra être conduite que par un gouvernement issu d’un consensus haïtien et en rupture avec le délabrement institutionnel qui est la marque de tous les régimes de l’ère PHTK.

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Cher ami, chère amie, si tu désires en toute bonne foi parler à ton gouvernement, dis-lui de préférence que chaque centime versé, chaque minute accordée à ce pouvoir de facto, est un centime de plus, une minute de plus dans une politique de maintien de l’instable, du désastre institutionnel, de la confiscation de la vie politique d’un peuple.

Si tu désires parler en notre nom et dans la défense de nos intérêts de peuple, dis à ton gouvernement de reconnaître, dans les limites du respect du droit international et de notre souveraineté, la nécessité de la mise sur pied d’un véritable pouvoir de transition par nous, Haïtiens.

Le «peuple haïtien» sait que l’exécution d’une telle demande ne ferait que permettre à ce pouvoir de facto de se maintenir…

Tout est lié à cela. Le pouvoir de facto n’a ni popularité ni légitimité. Dans de telles conditions, tu voudrais lui apporter un appui militaire ? C’est ne comprendre ni la conjoncture ni notre histoire de peuple. Le premier devoir d’un ami n’est-il pas de mieux connaître la réalité et l’histoire de l’Autre ?

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Quand on considère la situation haïtienne en relation avec les politiques des pays dits amis, c’est par ces politiques que les pouvoirs de l’ère PHTK se sont maintenus. Chaque fois qu’avec une détermination allant jusqu’au sacrifice nous avons œuvré pour une sortie de cette continuité qui nous détruit, des représentants des « pays amis » sont intervenus pour nous y maintenir. Notre enfer est déjà suffisamment pavé de vos bonnes intentions. Pas nécessaire d’en rajouter.

Par Lyonel Trouillot

© Photo de couverture : David Lorens Mentor/AyiboPost


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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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