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L’industrie lucrative de la sécurité privée en Haïti

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Alors que l’État échoue à sécuriser la population, le secteur privé propose des alternatives, contre rémunération

Depuis l’augmentation des cas d’enlèvements à Port-au-Prince, le père de Paul, inspecteur à la Direction centrale de la police judiciaire, a décidé d’installer des caméras de surveillance chez lui. Elles sont placées devant la maison, dans le parking, et à l’intérieur.

Mais le jeune homme ne se sent pas protégé pour autant. « Je regarde les images au moins deux fois par jour, dit Paul. Les autres membres de la famille aussi les visionnent. On peut voir tout mouvement suspect, mais je ne suis pas certain que cela change grand-chose en fait. »

Paul est l’un de ces citoyens qui essaient de se protéger contre l’insécurité parce qu’ils ne peuvent pas compter sur l’État. Depuis près de trois ans, l’insécurité, incarnée surtout par la prolifération des gangs armés, la multiplication des cas d’enlèvements et les massacres dans les quartiers populaires, bat son plein.

Chacun se sent responsable de sa propre sécurité. Pour se protéger, tout dépend de la classe sociale ou encore des croyances, les citoyens se barricadent derrière des murs de barbelés, circulent en véhicules blindés, ou invoquent les dieux pour de meilleurs anges gardiens.

Par exemple, depuis quelques années, de plus en plus de propriétaires ont recours au blindage de leur véhicule. Les deux principales entreprises qui s’adonnent au blindage de véhicules en Haïti, la Blindhasa et la Socoprosa, ont récemment assuré que malgré le coût élevé, les civils avaient plus recours au blindage que l’État.

Faillite de l’état

Dans la foulée de la libéralisation du marché de la sécurité, des compagnies privées ont émergé. En 2012, Haïti comptait environ 12 000 agents de sécurité, plus que l’effectif de la Police nationale de l’époque.

La sécurité fonctionne maintenant comme n’importe quel autre bien marchand. Mais, parce qu’il est devenu libre, le marché de la sécurité n’échappe pas aux dérives de tout marché soumis à la loi de l’offre et de la demande.

« Les théories critiques sur l’insécurité se demandent si ces compagnies ne créent pas le besoin de sécurité, analyse le sociologue Roberson Édouard. D’après ces théories, on peut utiliser les médias pour créer chez la population un besoin subjectif d’acheter des systèmes de caméra, etc. ».

« On dit souvent que l’insécurité est la résultante de l’appauvrissement général de la population, dit-il. Mais rien n’est plus faux. Il y a certes des liens, car les acteurs de l’insécurité viennent le plus souvent des milieux populaires, mais cette observation ne tient pas compte de l’industrie criminelle en Haïti qui est très lucrative. Et même si des sommes considérables leur arrivent, cette industrie n’est pas à leur service. »

Il ne s’agit pas d’un problème typiquement haïtien. Chaque citoyen et chaque citoyenne est en droit d’exiger la protection de l’Etat, principal garant de la sécurité des vies et des biens du pays. Mais, depuis bien des temps, l’administration de la sécurité, dans beaucoup de pays, ne revient plus exclusivement aux autorités centrales.

« Le paradigme de la sécurité a changé ces 25 – 30 dernières années, dit le sociologue qui a fait des recherches sur le vigilantisme en Haïti. Avant la sécurité était surtout par rapport à des États ennemis ; il fallait protéger ses frontières. Mais maintenant les menaces sont surtout à l’intérieur d’un État, contre d’autres États. C’est du terrorisme [international]. »

Les enjeux ne sont plus les mêmes. « Il y a désormais plusieurs acteurs dans la production de la sécurité, explique Roberson Édouard. Les acteurs publics sont là pour la régulation, mais ce sont surtout des acteurs privés qui agissent. Toute une industrie a été créée, utilisée par les polices et les armées. Ce n’est pas l’État qui fabrique les produits dérivés de l’industrie de l’armement. »

Mieux que guérir

Pour faire face à l’insécurité, les sociétés ont aussi créé des institutions dont le rôle est d’y remédier. C’est le cas de la police, qui peut utiliser la violence, si nécessaire, pour détruire des climats de terreur créés par des bandits. Mais cette répression, si elle est parfois inévitable, doit être la dernière étape.

La prévention est le premier remède à l’insécurité, mais tout le monde ne le comprend pas, selon Richter Jean Baptiste, propriétaire de l’entreprise Trimedia, spécialisée dans des mesures de protection liées à la technologie. « Parfois, quand les gens me contactent pour installer des caméras, ils veulent qu’elles soient bien cachées, explique-t-il. Au lieu d’empêcher le vol, ils souhaitent mettre la main sur le voleur. Ce n’est pas normal. »

Olsen Barthélemy, propriétaire de Easynet, qui s’occupe entre autres de l’installation de caméras, confirme cette tendance. « Mais parfois il s’agit seulement de gens qui veulent surveiller la nourrice qu’ils ont laissée avec leur bébé », explique-t-il.

Ashley Laraque, responsable d’une compagnie qui loue des chiens de garde, croit lui aussi qu’il faut accorder de l’importance à la prévention des actes d’insécurité. « Pour diminuer la délinquance, il faut travailler en amont, croit-il. Moins ce travail est fait, plus il faudra dépenser en équipement. »

Protection onéreuse

L’argent est précieux quand il s’agit de se doter de moyens de protection. En guise de prévention, les classes aisées ont recours aux chiens de garde. C’est le métier d’Ashley Laraque depuis plus de 45 ans. Il possède l’une des deux seules compagnies de la capitale qui offre ce type de service.

Selon le spécialiste des canins, tous les chiens peuvent développer leur instinct d’agression, mais certaines races comme les bergers malinois s’y prêtent encore mieux. « L’avantage avec le chien, c’est qu’il ne fait pas grève, il n’a pas besoin de congé », dit-il.

Des entreprises et des particuliers se payent ses services régulièrement, même si le marché n’est pas large. « C’est surtout un ajout pour leur système de surveillance, dit Ashley Laraque. Dans 75 % des contrats, le chien est enfermé à l’intérieur de l’immeuble. L’agent de sécurité est à l’extérieur et n’a aucun contact avec lui. On les dépose en soirée et on les reprend le lendemain matin. Les chiens sont changés régulièrement, pour éviter que quelqu’un ne s’habitue à eux. »

Mais cette pratique élitiste coûte cher. « Mes chiens coûtent entre 8 000 dollars et 10 000 Américains l’an. Mais ils reviennent chers également. Ils me coûtent en moyenne 15 dollars américains par jour, et j’en ai plus de 60. »

Selon l’entrepreneur, le marché est intéressé par les chiens parce que souvent, les vols sont commis avec la complicité des agents de sécurité.

La technologie

L’autre investissement de certaines classes pour se protéger est la technologie. Selon Richter Jean Baptiste, certains systèmes très sophistiqués sont fabriqués pour répondre au besoin de sécurité d’entreprises et de particuliers.

« Nous avons installé, il n’y a pas longtemps, un système d’armement qui se sert de la reconnaissance faciale. L’arme est installée sur une plateforme qui vient se placer devant l’intrus. Si le système ne le reconnait pas, l’arme tire automatiquement un coup en l’air, pour le dissuader. Si après le tir, l’intrus est encore dans le champ de vision du système, cette fois l’arme peut tirer dans sa direction. »

L’installation des caméras est l’une des mesures les plus utilisées parmi les méthodes de protection personnelle. Barthelemy Olsen est propriétaire de l’entreprise Easynet, spécialisée elle aussi dans l’installation de ces gadgets. « Ces derniers temps, nous recevons de plus en plus de demandes pour en installer, dit-il. Les entreprises sont plus nombreuses à les demander, mais il y a des particuliers aussi. Ils sont très intéressés par les solutions qui leur permettent de tout contrôler à distance, à partir de leur téléphone par exemple. »

Le coût de cette solution est l’un de ses attraits. « L’achat et l’installation de quatre caméras de haute définition coûtent en moyenne entre 450 et 600 dollars américains », affirme-t-il. Toutefois, les caméras demandent une logistique que tout le monde ne possède pas forcément. « Il faut de l’énergie, pendant les périodes où le système doit fonctionner », explique Olsen Barthelemy.

Au niveau de l’État

L’installation de caméras de surveillance est une ressource utilisable même au niveau de l’État. « On peut facilement avoir un réseau de caméras, relié à un système central. On peut même le faire sans internet, grâce à un réseau local. Tout dépend de la qualité, une caméra à un champ de vision très important, et peut voir le visage d’un individu très clairement, même s’il se trouve à des centaines de mètres. Les gens sont moins enclins à se surveiller dans les rues. »

Mais selon Richter Jean Baptiste, même si les questions techniques étaient faciles à gérer, il faudrait d’abord que les citoyens fassent confiance à l’État. « La grande question qui se poserait est celle de la confidentialité des données recueillies par ce système. Les gens ne sont pas prêts à croire l’État. Il n’y a pas de lois contre la surveillance électronique, il n’y a même pas le mot téléphone dans notre constitution. »

Olsen Barthelemy croit lui aussi que contrairement à l’utilisation personnelle, relativement facile, au niveau des autorités publiques, il faut tout un dispositif qui coûterait cher. « Il ne s’agit pas seulement de la caméra, facile à installer, et dont les données sont faciles à recueillir. Mais l’énergie, les mesures complémentaires, l’arsenal juridique, et les moyens de la police compliquent la question. »

Aux mains des dieux

Mais selon le sociologue Djems Olivier, spécialiste de questions liées aux gangs, avant de recourir aux armes, aux caméras, ou aux autres méthodes plus traditionnelles de protection individuelle, certaines personnes mettent leur confiance dans la religion, dans leur foi.

« Je remarque souvent des gens qui vont à la grotte de Turgeau, explique-t-il. Il passe la nuit à l’église dans une veillée de prière, et le lendemain je les vois qui se baignent dans la source tout près, et qui implorent la protection contre l’insécurité. »

D’autres, de plus en plus jeunes, intègrent la franc-maçonnerie. « Ils le font pour deux raisons, poursuit Djems Olivier. D’abord parce qu’ils pensent que cela les protège. Mais ensuite ils croient que ce sera plus facile d’intégrer le marché du travail, ou de trouver les faveurs d’un franc-maçon haut placé dans la société. »

Le Vaudou est aussi un refuge pour celles et ceux qui veulent contrecarrer l’insécurité sous toutes ses formes. Des jeunes ont ainsi confessé qu’ils s’étaient initiés parce qu’ils voulaient avoir la capacité de répondre à tout type d’attaque envers eux, ou leur famille.

Les insécurités

Les violences exercées par les groupes armés, ou l’État ne sont pas les seules formes que peut prendre l’insécurité. Selon Roberson Édouard, un pays comme les États-Unis distingue deux niveaux de sécurité : le maintien de l’ordre, et la sécurité proprement dite.

« Le safety ou maintien de l’ordre est du domaine de l’armée et de la police, affirme-t-il. La sécurité, elle, va au-delà. Ainsi on peut parler de sécurité écologique, alimentaire, etc. » Ainsi, le coronavirus est un problème de sécurité mondiale, et non de maintien de l’ordre, dans la logique américaine.

Djems Olivier pense lui aussi qu’il faut veiller à tous les types d’insécurité, qu’elle soit routière, alimentaire, etc. L’insécurité environnementale ne doit pas non plus être négligée. « Il y a des quartiers où vivent des personnes qui ont de l’argent, qui sont en fait des quartiers précaires, explique-t-il. Ils sont exposés à des éboulements, ou à d’autres catastrophes naturelles en raison du type de terrain. »

Jameson Francisque

La photo illustrative a été prise à Johannesburg par Siphiwe Sibeko pour Reuters

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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