SOCIÉTÉTremblement de terre

L’État haïtien fait tout pour entretenir l’oubli du séisme de 2010. C’est un danger.

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Le séisme du 12 janvier 2010 a été la plus meurtrière des catastrophes naturelles qu’a connue le pays. Pourtant, loin d’apprendre de cet évènement, de l’enseigner et du coup, éviter le pire dans le futur, les dirigeants haïtiens ne font rien pour s’acquitter du devoir de mémoire qui servira aux générations futures

Un fait est certain : le séisme dévastateur qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010 n’a pas changé grand-chose dans l’habitude du citoyen haïtien.

Les nombreuses ONG qui se sont bousculées dans le pays après le sinistre, s’étaient plutôt intéressées à l’urgence sans vraiment tenir compte de la nécessité de préparer les citoyens à faire face à pareilles circonstances dans le futur.

Ainsi, des millions de dollars ont été dépensés sous les yeux passifs des autorités qui, aujourd’hui encore semblent être déterminées entretenir l’oubli de ce passé. Ce, malgré la possibilité de répétition d’une telle catastrophe dans le futur.

Selon l’unité technique de sismologie (UTS) du bureau des Mines et de l’énergie (BME), Haïti, comme tous les autres pays se trouvant sur la plaque de la Caraïbe, vit chaque jour avec le risque d’être frappée par un tremblement de terre.

Le directeur du BME, Claude Prépetit, rapporte que les données enregistrées par l’UTS révèlent de fréquentes activités sismiques dans quatre des 10 départements du pays. Dans l’ordre décroissant, ils sont placés ainsi en termes du nombre de secousses enregistrées au cours de l’année 2019 : « Sud-est, Ouest, Nord-ouest et Nippes ». Aux dires de Claude Prépetit, les fréquentes secousses de ces dernières années sont « signes d’une accumulation d’énergies par les failles, non encore identifiées, traversant ces zones ». En clair, avec environ 300 secousses pour l’année 2019, le pays vit quotidiennement sous la menace d’un puissant séisme.

Une fois les données recueillies au niveau de l’Unité technique de sismologie, Claude Prépetit confie qu’elles sont envoyées au ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales qui doit en assurer la vulgarisation au sein de la population. « À partir de ces données, les autorités doivent aussi prendre des mesures », indique Claude Prépetit soulignant que son organe n’a pas pour mission d’informer la population.

La population peu informée

Les révélations du directeur du BME prouvent que les autorités du pays sont informées de l’imminence d’un autre tremblement de terre sur l’ile qui totalise environ 1 800 secousses pour 2019. Pourtant, les risques ne font pas l’objet de campagnes de communications soutenues menées par l’État.

Ce « blackout » d’informations sur le tremblement de terre a de graves conséquences sur les plus jeunes qui se fient alors à toute sorte de rumeurs.

Kervina a 15 ans et est en 5e année fondamentale dans une école de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Ce qu’elle sait sur un séisme est à glacer le sang : « On dit que c’est quelque chose qui a passé dans le pays et qui a tué de nombreuses personnes parce que le blanc essayait une nouvelle arme ».

Kervina n’est pas la seule à ignorer ce qu’est un séisme. Sander non plus, malgré ses 12 ans et le fait qu’il est en 4e année fondamentale ne connaît pas la signification de termes comme « goudougoudou ou dekonm », des expressions qui étaient très en vogue après le séisme de 2010. Insouciant du danger, Sander éclate de rire quand on lui parle de tremblement de terre. Pourtant, vu son âge et son niveau de scolarité, il devrait déjà connaître les techniques pour se protéger d’une telle catastrophe.

Parle-t-on au sujet du tremblement de terre dans les écoles ?

Dans les faits, les écoles négligent la question. Pour Louisenette Casséus, directrice d’école et responsable de l’ONG CRECH (Consortium pour le renforcement de la finalité de l’Éducation chrétienne), ce n’est pas une priorité.

« Ce que j’ai pu constater, pour certaines écoles, effectivement, il y a un effort qui est fait pour pouvoir enseigner aux élèves à propos des attitudes à tenir en cas de tremblement de terre, relate Louisenette Casséus. Mais cela ne relève pas d’un programme spécifique, concrètement ces cours ne sont pas systématiquement enseignés. »

Sur cette même question, Harry Michel Casséus, responsable de formation des maitres à CRECH, raconte entre étonnement et résignation : « Récemment, j’ai entendu à la radio l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Nesmy Manigat, qui reprochait à l’état haïtien de n’avoir rien fait en ce sens-là ».

Ces deux professionnels de l’éducation en Haïti, qui ont de longues années dans ce milieu, s’entendent pour dire que c’est l’état qui doit prendre cela en charge. Ils expliquent que les écoles travaillent généralement avec le curriculum du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP). Et si l’état avait développé un programme d’enseignement pour les écoles sur le sujet, les responsables assurément feraient l’effort pour communiquer ces matières. Et actuellement, il n’y a aucun ouvrage scolaire dédié exclusivement au tremblement de terre. Certains programmes, comme ceux du nouveau secondaire, en font brièvement mention.

Photo: Ayibopost / Georges Harry Rouzier

Des monuments mémoriaux qui sortent de la mémoire

Dans le département de l’ouest, trois monuments ont été élevés par l’état haïtien en guise de mémorial du séisme. Au cimetière de Port-au-Prince, à Leogane et à morne Saint Christophe, les fosses communes contenant les corps des victimes servent de monuments de mémoires.

Cependant, il y a d’autres initiatives comme le parc de Martissant de la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL). Les familles également dressent leur propre monument comme un caveau familial ou une stèle au nom des gens disparus.

Ces lieux devraient rappeler aux générations futures et du présent, ce qui s’est passé dans le pays et surtout les sensibiliser sur la nécessité de s’adapter aux aléas de leur environnement. Pourtant, ces endroits qui devraient accueillir des enfants à la file indienne sont carrément des espaces abandonnés, livrés à la poussière et aux herbes sauvages.

Au cimetière de Port-au-Prince, la stèle dressée pour marquer le premier anniversaire du séisme est jetée sous les poussières soulevées pour les camions de sables qui semblent jouer le vigile devant l’entrée. Derrière les véhicules, deux barrières noires, bien cadenassées, gardent le monument dans un abandon total.

Moitié endormi dans son camion rempli de sable devant le monument du 12 janvier 2010, Jean ne passe pas par quatre chemins pour dire que l’état du mémorial traduit le fait que « l’histoire du séisme et de ses victimes, c’est du passé ». Pour lui, si on tenait compte de ce passé, on aurait accordé plus d’importance à ce mémorial afin de garder l’esprit des gens éveillé sur le phénomène du tremblement de terre. Même frustration du côté de Hancy qui dit n’avoir jamais vu d’écoliers visitant l’espace.

À Leogane, le monument dressé entre le cimetière et la route nationale numéro 2 est lui aussi jeté dans l’oubliette. Outre une petite croix noire, aucune inscription n’indique que ce lieu a été témoin d’une catastrophe. Cependant ceux qui reposent éternellement dans ce monument à Leogane, ont reçu quelques visites en témoignent les restes de bougies éparpillées un peu partout dans l’espace.

Ici, personne n’est là pour expliquer à un visiteur la raison d’être de cette petite place.

À Morne Saint-Christophe, le site n’est pas totalement abandonné. Il est placé sous la garde de Dasney Berthonide et de Jean Dieumaitre Alexandre. Dans cet espace géré par le Ministère de la Culture, Berthonide travaille depuis 2015 comme ménagère et femme à tout faire. Elle y travaille sans lettre de nomination, sans badge pour l’identifier et sans percevoir un salaire.

Berthonide explique que toutes ses tentatives de contact avec le Ministère de la Culture se sont révélées infructueuses. Pour elle, « Chaque visite au Ministère de la Culture est une déception ».

Depuis 2015, Dasney Berthonide, dit avoir vu les défilés de cortèges des autorités qui viennent visiter le site sans jamais penser à la gestion de ce monument, le plus important dressé après le séisme de 2010.

Depuis 2018, Jean Dieumaitre Alexandre, garde les clés du site et travaille à le nettoyer. Cependant, il ne connait que le sobriquet de « rasta » pour désigner celui qui lui a employé. Il y travaille jour et nuit en gardant un lointain espoir d’être rémunéré un jour. « Si la dame qui est là bien avant moi ne perçoit pas encore son salaire, que dire de ma situation ? » lance ce père de deux enfants.

Alors pour survivre dans ce qu’il appelle « la méchanceté des autorités » qui abandonnent et le site et le personnel, Jean Dieumaitre Alexandre, cultive un jardin carrément sur le site.

12 janvier, mémoire collective et historique

C’est quoi la mémoire ?

Pour Jerry Michel, sociologue chercheur qui s’intéresse à la problématique, ce terme était utilisé surtout en psychologie, mais d’autres disciplines des sciences humaines et sociales, comme la philosophie, s’en sont emparées.

Dans le contexte de la tragédie du 12 janvier, la mémoire n’est pas que personnelle, mais est comprise en tant que construction collective et mémoire historique.

Construction collective dans le sens que «  la mémoire c’est la façon dont la société ou des groupes de personnes, se représentent, commémorent ou se remémorent un événement passé, dans le présent, et cela peut prendre différente forme », pour Jerry Michel.

Ce tremblement de terre est aussi vu en tant que mémoire historique, dans le sens que la mémoire est une question d’état. Parce que le gouvernement haïtien pour le sociologue doit avoir « une mémoire particulière qu’il véhicule sur la question, qu’est-ce qu’on va se rappeler, qu’est-ce qu’on va oublier, comment et pourquoi ».

La mémoire et l’oubli

Lorsque les événements sont douloureux, comme le cas du tremblement de terre, la « mémoire est souffrante », si l’on emprunte le concept de Edelyn Dorismond. Dans ce cas, ce n’est pas facile de se rappeler, on a plus tendance à oublier, explique Jerry Michel. Mais le danger dans ce sens-là, c’est lorsqu’on dit qu’on veut oublier, évacuer tout ce qui s’est passé, c’est à cause d’un traumatisme. Et c’est aussi parce que le travail de mémoire, plus précisément de devoir de mémoire n’a pas été réalisé. En plus de cela, l’oublier ne veut pas dire que cette chose ne va pas revenir et nous faire plus de mal qu’avant.

« On oublie pour se rappeler, on doit toujours se rappeler pour ne pas oublier », scande Jerry Michel. Pour cela, il encourage plutôt à ce que les gens sachent ce qui est arrivé le 12 janvier 2010, de cesser de refouler dans nos esprits ce qui est arrivé, aussi douloureux soit-il.

Du point de vue personnel, cela semble être la meilleure chose à faire pour pouvoir passer à autre chose et continuer sa vie. Mais d’un point de vue collectif, cela ne va pousser les gens à construire mieux, ni à ce que l’état adopte des mesures drastiques à la matière, ni éveiller la conscience des gens sur ce problème.

Le problème de mémoire en Haïti

La mémoire est un souvenir pour ne plus recommencer, pour que cela ne se reproduise jamais, c’est pour cela que l’on dit devoir de mémoire. Georges Michel, historien, va dans le même sens lorsqu’il emprunte les mots de George Santayana, philosophe américain, en disant que : « Ceux qui ne peuvent se remémorer le passé sont condamnés à le recommencer ».

 Pour Jerry Michel, l’état doit construire une mémoire historique pour 12 janvier. Il le fera en disant ce qu’a été l’événement, ce qui s’est passé ce jour-là, et comment cela s’est produit.

Comment procéder ? Ce sera à travers les programmes scolaires, à travers des événements commémoratifs, et à travers des lieux. Le travail de mémoire doit être réalisé au jour le jour, cela doit être l’objet d’une politique publique de mémoire ou patrimoniale. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour le chercheur qui suit de près les actions menées dans ce domaine en Haïti. Il confie qu’il a bien remarqué des espaces que l’état sont aménagés, mais sont laissés à l’abandon durant toute l’année et se réveillent qu’à la veille de la commémoration de la catastrophe.

De surcroît, le chercheur se pose des questions sur la visibilité et la signification de ces endroits, à Titayen, Port-au-Prince ou Léogane. Quel dispositif mis en place par l’état pour que les gens connaissent et visitent ces lieux de mémoire ? Est-ce que ces lieux sont devenus de véritables endroits de pèlerinage, de recueillement ?

12 janvier n’était surement pas le premier tremblement de terre en Haïti et ne sera certainement pas le dernier. Le dernier en date était celui d’Anse-à-Veau, le 27 octobre 1952. Maintenant, pourquoi ces informations ne sont pas inscrites dans les livres d’école ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’ouvrage sur le tremblement de terre pour les enfants ? Pour Georges Michel historien, la réponse est simple : « Parce qu’on est un peuple sans mémoire, on ne retourne pas sur le passé. 

Samuel Céliné, Hervia Dorsinville et Feguenson Hermogène

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