EN UNEFREE WRITINGLE SUJET DU MOISPOLITIQUE

Les maîtres du « système » se sont réunis chez Julien à Belvil

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« Sous peine de contre-sens, il ne faut à la tête de l’Etat ni l’homme despote qui brise toutes les énergies, ni l’homme incapable qui souffle sur tous les mérites » Edmond Paul

 

Pendant les fêtes, Julien a réuni chez lui  quelques connaissances, de belles pointures. Ce sont pour la plupart d’anciens et actuels hauts fonctionnaires et cadres du secteur privé. Le constat qu’il fait est quand même déroutant pour un homme de son âge.

Après avoir fréquenté l’école primaire à Fonds-Baptiste, Julien est rentré à Port-au-Prince pour poursuivre ses études au Lycée Toussaint. Il décroche sa licence en architecture à l’Université d’Etat d’Haïti et fait ensuite un master à Paris. A son intelligence naturelle, Julien a toujours combiné une grande passion pour la culture et la politique. Lors des mouvements d’étudiants contre la dictature, il a rencontré un nombre extraordinaire de gens. C’est dans ces cercles qu’il s’est fait une base de relations, qui plus tard  l’aidera à gravir quelques échelons respectables. En tant que militant et homme politique, il a pu fréquenter les prélats du clergé et son initiation à la franc-maçonnerie complète son frottement avec un peu du gratin de la capitale. Julien a grandi dans cette ville à l’époque où l’élite ne formait qu’un petit monde. Il suffisait qu’on connaisse quelques familles de Turgeau, de Babiole et de Pétion-ville pour que tous les cousins germains possesseurs de magasins et de pouvoir soient des connaissances. A l’époque, les jeunes se rendaient au stade pour regarder la Coupe Pradel. Ils se côtoyaient dans les championnats interscolaires et les cercles littéraires.

Du haut de sa soixantaine, Julien est un homme qui se sent un peu blasé, comme beaucoup de sa génération d’ailleurs. Il est arrivé à cet âge où, tout homme ayant une conscience fait le bilan de ses actions pour aborder le crépuscule de sa vie avec une certaine quiétude d’esprit. Julien est témoin des dérives de plus de cinq décennies. Il a vécu l’Haïti de la dictature brutale des Duvalier. Il connaissait la ville de Port-au-Prince éclairée et bien entretenue. Il a vu sa progéniture grandir et réussir malgré les épreuves du temps. Il reste cependant sur une soif. Il a travaillé sur pas mal de projets à travers le pays. Il a été membre de cabinets de ministres, conseiller de président. Il n’arrive pas à comprendre pourquoi le pays a pu aboutir à un état de précarité aussi désolant. Souvent, il essaye de se convaincre que le mal n’est point dans la mauvaise foi des gens de pouvoir. En cette nuit de fête, il décide de rassembler quelques connaissances avec l’objectif de les observer. Il veut à tout prix voir si leur réunion pourrait stimuler quelques discussions constructives et franches sur la situation lamentable du pays.

En cette fin d’année, une belle portion du gotha s’était naturellement réunie chez Julien à Belvil. Dans ces cercles, où presque toutes les paroles sont permises malgré les dissensions, il existe une sorte d’omerta qui impose aux membres de ne jamais laisser fuiter le contenu des échanges.

Il y a le notaire à la fortune immense dont on doute de l’origine. Il y a aussi le journaliste vedette. De son micro, il a fabriqué les hommes compétents et intègres dans l’esprit de l’opinion. Quelques-uns sont présents ce soir. Il y a le sérénissime Grand Vénérable de je ne sais quoi. Grand sorcier de son état, il dirige une loge au bas de la ville depuis des lustres. Ils sont juges, avocats, comptables, médecins, arpenteurs, patrons de médias, directeurs d’hôpitaux et d’agences de produits pharmaceutiques. Ils sont hommes d’affaires, professeurs, artistes, politiciens, opérateurs culturels, dirigeants d’ONG. Ce sont pour la plupart, des gens de l’ombre. Ils sont les éminences grises de tous les pouvoirs éculés qui manigancent toutes sortes de combines qui importunent l’existence de milliers. Ils sont les bons-à-rien aux titres pompeux et aux distinctions flatteuses qui organisent et interviennent dans les sempiternelles colloques qui n’aboutissent jamais à du concret. Aux yeux de beaucoup, ce sont de paisibles pères et mères de familles, modèles de milliers de jeunes qui se méprennent sur leurs personnes.

Lui était ministre des finances et il a fait de l’autre, directeur général des contributions. A l’extrémité de la cour, un ancien directeur des douanes avec sa femme qui , elle, fut secrétaire de Premier Ministre. Ils sont presque tous là, la petite communauté de la grande dérive de plus de trente années. Ils s’empiffrent et s’arrosent à cœur-joie de bon vin. Autour de la grande table du milieu, ils sont presqu’une vingtaine à lancer des échos retentissants. Lorsqu’il s’approcha, Julien découvre la passionnante conversation qui fait la joie de ces messieurs. Un à un, ils font un curieux bilan de leurs rapports de cuissage. Avec fierté, ils évoquent l’histoire de jeunes gens dont ils ont blessé à jamais la pudeur. Comme des ados de lycée émus de leurs premières palpitations, à gorges déployées, ils se racontent le nombre de prises, les gémissements et les halètements de leurs proies. Ils ont plumé, ils ont taillé, ils ont coupé et cogné tellement de jeunes gens dont ils pourraient être les pères et grands-pères. Ces sordides petites aventures ont laissé beaucoup de rejetons en errance… enfants sans pères qui grossissent la masse des déchus sociaux.

Certains exposent leurs aventures avec une allégresse rageuse, similaire à celle de l’athlète qui remporte une médaille d’or après des années de dur labeur. Ceux-là sont des rescapés des bas-fonds sociaux. C’est ainsi qu’ils ont pu déverser leurs refoulements et se venger des injustices qu’ils ont dû subir pendant longtemps. Eh oui, la misère produit ça aussi, des revanchards sociétaux! Sur une autre table, un petit groupe évoque les gens qu’ils ont piégés, le nombre d’idées et de projets porteurs qu’ils ont écartés. Pour eux, ils appellent ça « faire de la politique ». Ces gens ont ruiné tellement de vies. Ils ont détruit des foyers et brisé des avenirs qui s’annonçaient radieux. L’indigence qu’ils ont maintenue met continuellement à leur disposition une armée de gens prête à assouvir leurs viles passions.

Leur ombre plane sur chaque combine malencontreuse. Ils sont les grands faucheurs des belles destinées. Derrière chaque crime et chaque injustice, ils sont là. Ceux qui grelottent dans le froid intenable du nord et ceux que les bêtes fauves pourchassent dans les forets du sud sont leurs victimes. Ils sont la cause de toutes les pestilences qui emplissent nos villes et de la vie chère qui ronge nos poches. Ce sont eux qui alimentent l’insécurité qui endeuille nos quartiers. Ils sont ceux que beaucoup appellent sans le savoir « le système ». Leur existence n’est fait que de débauche et de luxure. Ces gens détiennent tous les registres d’escroquerie. Ils connaissent bien les hommes de main qui ont servi à liquider toutes les affaires louches. Ils sont la cause de nos villes plongées dans le noir, de nos prisons surpeuplées, des femmes auxquelles on fait la césarienne sans anesthésie, de notre sève qui quitte le pays en masse pour chercher des cieux plus cléments. Entre eux, ils se désignent « honorable », « DG », « PM », « maitre untel», « docteur ceci », « grand cela »,« chef ». Leur lignée peut se retracer depuis la colonisation. Des conspirateurs de 1806 jusque vers les collabos de 1915. De 1915, jusqu’à Duvalier. Et ça continue.

Parmi eux, il y a quelques intellectuels à la verve féconde. Des hommes au langage sibyllin et à la plume servile, dépourvus de pensée autonome et libre. Le cercle compte des arrivistes qui ont rejoint le rang à force de courber l’échine et d’accomplir de basses besognes. Il y a aussi des resquilleurs qui ne bénéficient pas tout à fait de l’onction des plus influents. Ils sont les mules des trafiquants de cocaïne. D’autres ont été rédacteurs de décrets restrictifs de libertés pour dirigeants incultes, artisans de montages financiers occultes, experts en maquillages de comptes publics et en rédaction de projets bidon.

Qu’importe qu’il n y ait pas de salles de spectacles, de musées et d’hôpitaux ? Miami est à un peu plus d’une heure d’ici, l’Europe à huit. Et l’argent ne fait point défaut. D’ailleurs, les enfants et les petits-enfants n’en souffrent pas. Ils se sont confortablement installés à l’étranger depuis longtemps. D’ailleurs, pourquoi voudraient-ils changer un système qui leur sied? La police leur sert toujours de bouclier et l’administration publique, d’officine privée. On ne les voit jamais s’exténuer dans les longues files devant les banques et les services publics. Ils possèdent escortes avec gyrophares et sirènes bruyantes pour ne point souffrir dans les interminables bouchons. Ce ne sont pas les victimes des abus de tous les jours. Ils sont au contraire ceux qui les font subir. Ces gens ne sont animés que par deux obsessions : l’argent et le pouvoir.

Avant de devenir directeur général de ministère, puis, secrétaire d’Etat, Roger a été élu deux fois député. Disons mieux qu’il a été fait député à deux reprises. Ses cousins courent encore en haillons et pieds nus les mornes de la section communale où il a vu le jour. Ses parents ont survécu grâce au commerce du café avant que le cours baisse sur le marché international. Ensuite vinrent la rouille et le scolyte qui achevèrent leurs plantations. Pendant huit ans à la Chambre, pas même une fois, Roger et ses pairs qui viennent des mornes n’ont pensé à accompagner les revendications des agriculteurs.

En fait, les gens du « système » n’ont aucun intérêt à discuter de problèmes qui ne les concernent pas. Cedric, le fils de Matthieu ancien DG, est à Lausanne pour son master en architecture industrielle. La fille de Murielle, ancienne ministre, est aujourd’hui comptable professionnelle à New York. De jolies maisons érigées du temps de fonction de leurs parents les attendent à Belvil, Vivy Mitchell, Morne Calvert et dans les hauteurs de Kenskoff. A défaut de travailler, ils peuvent se faire rentier et aliéner les nombreux biens acquis par leurs parents lorsqu’ils étaient aux affaires.

Quelques-uns ont gardé leurs enfants en Haïti. Ils fréquentent les écoles étrangères où ils n’apprennent aucun rudiment de l’histoire et de la littérature locale. Chaque jour, ils sont escortés par une bonne, un chauffeur et un agent de sécurité. Les armes que papi et manmi ont distribué dans les quartiers pauvres peuvent un jour se retourner contre eux. On n’est jamais trop prudent! De toute façon, leurs enfants seront « quelqu’un » en dépit des drogues qu’ils abusent et l’école buissonnière qu’ils font dans les pays riches. Les retours d’ascenseurs obligent les amis du cercle à recruter le sang du cercle pour les bons et loyaux services.

La soirée laissa Julien pensif. Pendant plus de six heures, des hommes et de femmes de pouvoir n’ont pu à aucun moment évoquer l’état du pays. La nature des échanges lui fit comprendre que tout sujet qui toucherait aux dysfonctionnements du système serait absolument un contresens.

Julien vient de confirmer le trait de caractère des gens de pouvoir de son pays. A son âge, partir vivre dans un autre pays serait une gageure. Liquider ses avoirs au profit des malheureux n’a jamais estompé la pauvreté. Face à tant de réflexions, il ne peut que laisser échapper un profond soupir. Un soupir mélangeant dégout, pitié et amertume.

Du haut de son belvédère, il observe la ville illuminée en certains points. De temps à autre un hourra fendit l’air. Des gens du bas fonds sont réunis quelque part pour implorer leurs dieux et conjurer des démons. Leurs gourous leur font croire qu’ils vénèrent des dieux blancs aux grandes ailes et les démons qu’ils abhorrent sont des nègres biscornus. Ils ignorent que les maitres de leurs malheurs se sont réunis cette soirée, dans la cour tranquille de Julien. Cette masse berce l’illusion que ce ne sont que des riches à peau claire qui incarnent le tempérament du « système ». Souvent, on entend les opprimés appeler à la conscience de ces oppresseurs. Mais ces gens-là en sont dépourvus. Ils ne se sentent en rien responsables du drame social. Ils ne portent en eux aucun remord, aucune douleur car  jamais ils ne souffrent du poids de leur bilan calamiteux.

Voici donc l’essence d’Haïti. Ces gens qui occupent les grandes avenues de la fortune et du pouvoir. Cette fange est belle et bien l’élite du pays. Dans la jeune génération, ils ont beaucoup d’adeptes qui les singent déjà fidèlement. Les dignitaires religieux sont toujours quelque part pour bénir leurs ouvrages.

Ralph Thomassaint Joseph

Directeur de la Publication à AyiboPost, passionné de documentaire.

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