CULTURE

Le geste poétique de Jacques Steven Prioly

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On reconnaît un poète par sa singularité lorsqu’il investit des territoires qui ont été maintes fois arpentés avant lui ; ces territoires desquels on pensait ne rien pouvoir exhumer, dont on avait l’impression que tout avait déjà été dit à leur propos

Saisir le geste poétique de Jacques Steven Prioly nécessite de replacer son œuvre (en construction) dans une tradition littéraire haïtienne dont le mouvement indigéniste serait la figure archétypale. Fort de cette filiation, il fait son entrée dans le champ littéraire en publiant son premier recueil Les cendres du temps en 2020. S’il écrit en présence de ses prédécesseurs, son entreprise ne consiste pas, néanmoins, à les pasticher. Il semble plutôt engager avec eux un dialogue qui est d’autant plus nécessaire que les poètes.se.s de sa génération sont occupé.e.s à explorer d’autres sentiers.

Cheminant loin des variations contemporaines de la tradition parnassienne et de sa propension à mépriser le réel, il rêve d’une poésie qui ne serait pas seulement une parure, mais une arme de construction massive : « je voudrais que ma poésie libère plutôt que d’être simplement belle pour elle-même, en elle-même». En ce sens, la poésie de Prioly serait, pour reprendre la formule de Pablo Neruda, d’utilité publique. Est-ce pour cela que son deuxième recueil, Café, Coton, Corde, Chaîne, Croix, Caravelle, Canne-à-sucre, Civilisation (Edisyon Feray), n’est pas historicophobe et dépeint la colonie comme lieu de déploiement d’une nécropolitique productrice de vies jetables ?

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Si l’on rentre à pas feutrés dans cet univers macabre, où l’on se parle de loin en loin sans l’assurance que sa parole sera entendue et comprise, l’amour renouvelle vite les promesses d’aube, devient l’arme la plus décisive pour narguer l’ordre établi en aménageant des poches de résistance. La leçon qu’on peut en tirer c’est qu’on n’a pas attendu les Beatles pour comprendre que l’acte d’aimer pouvait être investi d’une charge politique dissidente ; que l’amour pouvait chérir le vœu de guérir l’être aimé de ses chaînes.

Mais il s’agit d’un amour qui porte la mémoire de la traversée, donc marqué par la violence de la dispersion ; cette même dispersion qui s’affiche sur nos écrans quand des parents sont séparés de leurs enfants pour délit de migration, parce qu’ils ont voulu raturer l’histoire, aller à rebrousse-poil de sa logique mortifère. On voit ainsi se dessiner au fil des pages une poétique de l’absence ; un amour qui se mesure à l’étendue de la distance entre les amants.

Comme notre bourgeon arraché
Notre fille inconnue
Tant d’autres fils et d’autres filles
Qu’il faut recoudre d’un langage mosaïque
Pour déferler des féroces mornes
Chut!
Il faut aussi la minutie du tigre
Et la complicité des étoiles bridées

Dans cette atmosphère lugubre, il est et demeure l’enfant-bourgeon, celui des promesses avortées. Mais naît-on réellement dans ces conditions, quand corde et autres péripéties nous tiennent lieu d’horizon ? Quand « on n’a de mémoire que les bruits des vagues et que la musique des fouets et javelots est notre seule promesse de symphonie »? Quand l’histoire nous a jetés dans un gouffre ? « Le corps d’un noir n’est que tombeau de la grande Histoire » nous dit le poète…

On reconnaît un poète par sa singularité lorsqu’il investit des territoires qui ont été maintes fois arpentés avant lui ; ces territoires desquels on pensait ne rien pouvoir exhumer, dont on avait l’impression que tout avait déjà été dit à leur propos. C’est précisément dans ce semblant de saturation qu’il s’invente et crée une brèche pour renouveler le déjà-là poétique. On aurait cru à tort que les yeux de l’être aimé était un motif épuisé depuis Roméo et Juliette de Shakespeare (Que serait-ce si ces yeux étaient là-haut et les étoiles dans sa tête?) et les Yeux d’Elsa d’Aragon (Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire/J’ai vu tous les soleils y venir se mirer). Et on est si démuni et atteint dans notre mémoire poétique quand, au détour d’une page, on est happé par la fulgurance de ce vers : « pourquoi ne se limitent-ils pas à l’essentiel tes yeux ? ». Le verbe happer n’est pas ici anodin. C’est de cela qu’il s’agit : d’une expérience sensorielle qui entraîne notre corps dans un chancellement faisant se dérober le sol sous nos pieds. Le temps de faire le tour de ce vers, on vit quelques secondes d’éternité en apesanteur. On le relit et on se rend à l’évidence : les yeux de l’être aimé ne se limitent jamais à l’essentiel. Ils transportent et condensent mille et un souvenirs : ils sont le champ de tous les possibles.

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On retrouve dans ce nouveau recueil — qui tient dans un double mouvement, tantôt du grand chant poétique rappelant Nedjé de Roussan Camille ou Face à la Nuit de René Depestre, tantôt d’une parole brève qui, pour elliptique qu’elle soit, ne perd rien de sa force d’évocation — l’énonciation de quelques thématiques qui traversent de part en part la poétique haïtienne : le passé colonial, le marronnage, le viol et le pillage des corps noirs et, bien sûr, au bout du tunnel, l’indéfectible amour. Son mérite est de faire tenir ensemble les préoccupations politiques, sociales et esthétiques qui ensemencent le chant/champ de Jacques Steven Prioly, sans jamais perdre de vue qu’il n’est de poésie que par la transsubstantiation de la langue. Pour s’en convaincre, hissons-nous à la hauteur du poème et laissons-nous étonner par ces vers :

Quand tu te déshabilles de tes chaînes
tu es
à la fois
corps devenus libres
et propriété perdue
deux points de vue
où tout devient fissure
le temps lui-même fait sa prière
pour que demain te tisse un sourire

Devrait-on ajouter quelque chose après ? Non : le poème a besoin de silence pour nous dire sa vérité.

Photo de couverture : Kirekk

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Stéphane Saintil
Sociologue de formation (FASCH/UEH), Stéphane SAINTIL a travaillé comme animateur de bibliothèque et a publié des articles dans des revues haïtiennes et étrangères. Il est secrétaire de rédaction de la revue haïtienne des cultures créoles DO-KRE-I-S.

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