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La Presse Haïtienne a besoin de plus de sondages et moins de “Son Lari”

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Les sondages scientifiques sont les instruments journalistiques par excellence pour prendre le pouls de la société sur des sujets spécifiques. En Haïti, ils ne sont diffusés particulièrement qu’en périodes d’élections présidentielles. Les sondages produisent l’information la plus crédible sur les intentions de vote, donc tentent de prédire avec une certaine marge d’erreur les résultats d’une élection. Cependant, les sondages devraient avoir également une grande importance dans la vie quotidienne d’une société moderne au-delà des joutes électorales.

Les sondages peuvent renseigner sur l’opinion publique relative à divers sujets conjoncturels. Par exemple, il serait intéressant d’évaluer le support populaire pour la Caravane du Changement du Président Moïse, ou enquêter sur la compréhension des citoyens quant au choix de l’augmentation du prix de l’essence, ou encore interroger l’appui sociétal envers la grève du syndicat des professeurs d’écoles publiques. Les sondages remplacent les rumeurs par des données scientifiques. Ils complémentent également les avis des responsables gouvernementaux, des spécialistes, des journalistes, des directeurs d’opinions en offrant des informations fiables. Il est donc à se demander pourquoi les sondages sont-ils si rares dans nos médias ?

Une culture médiatique déficitaire en sondages

 Au prime abord, je crois qu’il n’est pas coutume pour nos médias d’organiser des sondages sur des sujets politico-sociaux ou culturels. Durant les trois dernières décennies, depuis 1986, nous nous sommes habitués prioritairement aux sondages électoraux diffusés par la presse. Mais rare ont été des sondages sur des enjeux sociaux. Et pourtant, il existe une panoplie de questions sociales importantes sur lesquelles il faudrait investiguer.

A titre personnel, je suis énormément intéressé à ces 3 questions que seul de bons sondages pourraient éclaircir :

1) Les jeunes haïtiens entre 18-30 ans sont-ils intéressés à joindre un parti politique ?

2) Le mariage est-il préférable au plaçage dans la société haïtienne ?

3) La république est-elle vraiment laïque et perçue comme telle par les citoyens ?

Certainement toutes ces questions peuvent être approfondies à travers des études scientifiques, mais le sondage a cette capacité d’offrir une vue panoramique sur certaines questions. Plusieurs sondages et enquêtes nationales du même type sur la population ont été menés par l’Institut Haïtien de Statistiques et d’Informatiques (IHSI) qui lors de ses publications présente un travail scientifique appréciable. Mais certaines données publiées sur son site Web datent de 2003 et sont donc vétustes. Avec moins de moyens financiers et techniques que l’IHSI, les médias peuvent se limiter à sonder des échantillons de citoyens des grandes villes du pays ou d’un département sur la conjoncture politico-sociale du moment. Les données obtenues pourront fournir une idée globale du sentiment général de la population nationale par extrapolation. Les informations obtenues pourront donner une idée plus précise de nos réalités et défis, de notre mentalité et croyances ou même de notre compréhension du présent et notre conception de l’avenir.

Une consommation médiatique peu exigeante pour les sondages

J’avance la thèse que les consommateurs des médias ne leur font pas d’exigences. Jusqu’à présent le public ne comprend pas trop l’intérêt des sondages sur différents aspects de notre vie sociale. En fait, c’est juste une impression subjective qui opportunément devrait être elle-même vérifiée par des sondages. Il me parait que le public ne se soucie que des sondages d’élections présidentielles qui lui sont offerts plus ou moins chaque cinq ans. Il existe donc un effet d’offre et de demande psychologiquement bizarre. On en vient à désirer, vouloir et demander que ce qui est offert. En dehors des élections présidentielles, on accepte allègrement de croire en tout et pour tout à l’opinion de ce que certains appellent « son lari a » pour ne pas dire « zen », « ce que pense la majorité du peuple », « les organisations populaires », « les baz », « la société civile », « les partis politiques » ou même ce qu’on dénomme « la majorité silencieuse ». Tous ces termes sont des constructions imaginaires de ce que souvent l’on pense, veut croire ou aimerait entendre sans évidences collectées et traitées. Seuls les sondages incarnent une expression scientifique de l’opinion publique.

Un déficit informationnel sur l’importance des sondages

 La rareté des sondages dans nos médias pourrait peut-être s’expliquer également par un manque d’informations sur cette science des statistiques. Il serait instructif d’inviter des responsables de l’IHSI, des statisticiens, des informaticiens, des professeurs de statistiques et des chercheurs entre autres à participer à des émissions, à se soumettre à des interviews, joindre des débats, offrir des présentations pour soit démystifier ce domaine scientifique, soit expliquer ses buts, contours et limites pour ainsi permettre de le populariser et de convaincre le public de son importance. Je ne sous-entends pas que tout cela n’ait eu lieu dans le passé mais assurément ceci mérite d’être revigoré et revalorisé.

Le sondage est un instrument journalistique indispensable

Nous ne pouvons négliger de souligner que hormis son importance indéniable, les sondages font face parallèlement à beaucoup de craintes et de suspicions du public. En effet, il existe des possibilités de manipulations et d’erreurs techniques et scientifiques basées sur la sélection des échantillons, la méthodologie utilisée, les interprétations erronées ou certaines fois des mésinterprétations voulues ou préconçues des résultats. Toute science à ses faiblesses inhérentes et doit se munir du garde-fou qu’est la conscience humaine. Rabelais nous enseignait déjà : que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ! Il importe également de se rappeler que les sondages ne sont pas infaillibles car tout un chacun peut changer d’opinion ou d’intention de vote à tout moment comme l’a démontré récemment les élections américaines. Toutefois les sondages se révèlent être un instrument de prédilection journalistique aussi important pour les médias et ses consommateurs, les décideurs publics et privés. La génération présente et montante pour pouvoir mieux appréhender l’importance des enjeux politico-sociaux devra savoir ce que pense et veut le peuple. Pour ce, nous devons souhaiter et exiger des sondages de nos médias pour continuer par la science, le dialogue et la lutte à bâtir notre démocratie.

Patrick André

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Patrick André
Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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