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Je ne vous oublie pas

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Assise sur le rebord en pierre du grand bassin de l’arrière-cour de ma maison, recroquevillée sur moi-même, je regardais sans les voir vraiment deux roses blanches que j’avais cueillies et déposées doucement dans l’eau. Pourquoi est-ce que je me sens déjà soudainement brisée de l’intérieur, submergée par mes émotions et seule avec ma peine? Ah oui, je m’en souviens. On est au mois d’avril. Comme chaque année, il me semble que les âmes errantes de mes deux bonnes amies se font sentir de manière insistante autour de moi, surtout ce mois-ci.

Sassou, Magic… deux si beaux “ti non jwèt” qui ont cessé d’exister, d’être prononcés et que j’avais si affectueusement choisis, morts à jamais sur mes lèvres. Pourquoi fallait-il toujours qu’elles m’effleurent l’esprit si ardemment en cette période? Je crois détenir la réponse, mais sans vouloir vraiment y faire face.  Elles célébreraient toutes deux leur anniversaire de naissance et de mort ce mois-ci…

Je suffoque presque déjà à cause de  cette énorme boule qui grossissait démesurément dans ma gorge. Je déglutis péniblement, luttant contre les larmes qui menaçaient de couler en un fleuve intarissable.

6 longues années et je ne vous oublie pas…

«Pouki li fèm mal toujou, poukim poko ka aksepte lanmò nou, poukim pa janm k bliye nou?» Tels étaient les mots qui explosaient dans mon esprit torturé d’un chagrin étouffé dont seul le silence de ma chambre était témoin.

Qui a osé dire un jour que les morts étaient des oubliés? Je lève les yeux vers le ciel en proie à de multiples questions qui se bousculent les unes après les autres dans ma tête, sans réponse aucune. «Existe-t-il une vie après la mort? Suis-je responsable de cette douleur qui me colle partout comme un tatouage? Est-ce que je retiens mes amies sans le savoir? Est-ce qu’elles sont là, à côté de moi? Et si j’essaie de les oublier, seront-elles à jamais bannies du tiroir de ma mémoire ?

Je portai à nouveau un regard absent sur les fleurs, ressassant des souvenirs vieux de 6 ans. Nos sourires, nos fous rires, nos papotages, nos cœurs pleins de rêves et d’espoirs, nos moments de folies, nos querelles, nos projets d’avenir, tant de choses que nous avons partagées et qui sont restées en suspension, balayées par la mort, reine dévastatrice de la nature. Elle avait emporté avec elle amitié, affection, complicité dans ses bagages sans pitié pour ma poignante douleur. TOUT… sauf nos souvenirs.

Oh les filles, mes adorables amies!!!! Je ne vous oublie pas, non… jamais!

Le temps écoulé n’a pas su me guérir de votre départ. Peut-être vivez-vous parmi nous, les vivants sans que nous puissions vous voir, vous entendre, vous toucher… peut-être qu’effectivement le monde invisible existe. C’est fou et dingue ce que je dis là!!!!….

Parfois je me surprends à admirer les étoiles à la nuit tombée. Quelqu’un m’avait fait croire quand j’étais encore une fillette innocente que chaque étoile est une âme évadée de sa toile. Sans doute, mon chagrin en a fait des âmes prisonnières. Et parfois, j’ai l’impression que vous m’épiez et que votre présence invisible envahit ma chambre.

J’avais compris et je partis d’un éclat de rire ironique. Nos photos souvenirs m’ont toujours joué des tours. Elles étaient partout. Coiffeuses, tables de chevet, penderies, murs… aucun n’était épargné, victime de l’affection, des moments inoubliables et de la complicité que nous avons partagés du temps où vous respiriez encore la vie.

Je ne vous oublie pas pirèd, vous me manquez terriblement”

Je me rappelle encore ce matin où l’on me lâchait la nouvelle de la manière la plus glaciale qui soit: “Bonswa wi Madmwazèl. Se manman Sassou ki te dim rele tout kontak ki sou telefòn li an pou di yo li MOURI”.

Le sang avait fait un tour dans mes veines. J’ai mis 2 secondes à enregistrer le message et les 3 secondes d’après, je me retrouvais au sol en train de gesticuler: “Noooon, nooon, nooon, noon, Pourquoi? Noooooon, pourquoi toi?”

La douleur était si brûlante qu’il fallait que je crie tant mes poumons éclataient à l’intérieur de ma poitrine. J’avais l’habitude de critiquer les gens qui se donnaient en spectacle ou qui faisaient comme j’aimais si souvent dire — de “lestera” quand un proche décédait. Mais j’avais finalement compris ce que c’était de perdre un être qui nous est cher “paskem pedu moun pam tou”.

Les jours s’égrenaient dans une tristesse mordante. Je continuais de vivre et la vie continue malheureusement. J’avais perdu une bonne amie et elle n’avait même pas eu la chance de célébrer son 23e anniversaire. Quelques semaines seulement s’étaient écoulées qu’un autre matin aux environs de 8 heures, une amie m’appelait pour me dire avec une certaine note de tristesse et d’hésitation dans la voix: “Ma chérie, tu as appris la nouvelle pour Magic?” Et moi de répondre avec une note d’angoisse sourde “Pa dim li mouri tanpri!!!!” et mon amie de prendre la poudre d’escampette: “Male Mama”. Un déclic s’était fait entendre à l’autre bout de la ligne. Elle avait raccroché. Il n’y avait pas eu besoin de confirmation. C’était évident. Mes jambes m’avaient à nouveau lâchée. C’était comme si on me les avait brusquement arrachées.

«Woouuuy, woouuy, woooyyy, wooy, non, noon, ooo nooon, oh nooon, Bondye poukisa??? Anmwey, anmwey, potem sekou, map mouri, map toufe. Woouuyy jezu, woooyy papa, tanpri. Tanpri dim se pa vre. Kisa yo fè pou yo merite lanmò? Mezanmi potem sekou, potem sekou map mouriiiiiiiii”.

Double perte! Gade groseu on kou lavi a banm!!! Je hurlais comme un animal blessé, inconsolable. Je n’avais même pas encore digéré la mort de Sassou que celle de Magic avait succédé.

“Poukisa”, telle était la litanie que je ne cessais de répéter avant que mon frère, sauvagement arraché de son sommeil par mes cris alarmants, me força à avaler un puissant calmant.

Je ne vous oublie pas mes tendres amies. Je vous pleure encore aujourd’hui.

“Chère mort, reine destructrice du bonheur des autres, pourquoi existes-tu ? D’où viens-tu pour bousiller nos cœurs? Qui t’a fait voir le jour pour que tu viennes nous voler les êtres qui nous sont si chers? Pourquoi ne disparais-tu pas à jamais? Personne ne veut de toi”, pensai-je rageusement.

Mon regard fut soudain attiré par le voyage des fleurs côte à côte dans le bassin, emmené par la brise qui était venue me tirer de mes réflexions. J’avais encore pleuré sans m’en rendre compte. Je refusais d’accepter l’inacceptable. Et soudain, je remarquai que j’étais tout de noir habillé, inconsciemment sans doute, pour cette circonstance.

Il est temps que je vous laisse partir. Je laisserai ma peine se transformer en joie, car c’est pour un moment seulement que nous sommes séparées, je chérirai toujours nos mémorables souvenirs. Je fais à présent ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, ce que vous auriez voulu que je fasse: sourire, aimer, accepter votre départ et aller de l’avant. On se reverra dans cet autre monde que l’on prétend exister.”

JE NE VOUS OUBLIE PAS, NON JAMAIS. JE NE VOUS OUBLIERAI JAMAIS.

In loving Memory of Sassou and Magic !!!

Lady Z

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