POLITIQUE

J’ai oublié mon hymne

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Mon premier cours en Honors European Intellectual History II débute sur la notion de Nationalisme. À l’instar de nombreux étudiants, je me questionne non seulement sur le sens mais aussi sur l’importance de ce sujet, qui depuis des décennies fait l’objet de vifs débats entre historiens. Cette idéologie qui s’inscrit dans un paradoxe intellectuel créatif renvoie les élites intellectuelles à une littérature de contestation, remettant en cause les aspects fondamentaux de ce concept pluridimensionnel.

Pour prouver sa complexité, des experts définissent le nationalisme par une grande variété de modèles explicatifs, élaborés, livrant plus d’un à la confusion. Le nationalisme, est-ce une connexion ou un sentiment profondément endurci par un passé historique dessiné à travers une langue et un territoire communs, des valeurs et des coutumes? Ou est-ce une invention de l’État-nation faisant croire aux citoyens qu’ils forment tous un sous la loi pour mieux étendre son emprise sur la machine politique, sociale et économique? Ces interrogations récurrentes cachent un large éventail de problématiques liées à la rationalisation et l’applicabilité de ce concept.

Pour alimenter le débat, mon professeur assigne à mes camarades et moi, l’une des tâches les plus abhorrées de la plupart des étudiants; celle de s’investir dans la lecture de plus de cinq cents pages de textes argumentaires traitant de ce thème. Nous choisissons de camper deux éminents auteurs-historiens : Benedict Anderson et Anthony Smith. Ils ont adopté pour justifier l’émergence de cette idéologie au sein des sociétés contemporaines des positions nettement différentes. En effet, après avoir pris connaissance de leurs approches antagonistes, nous avons conclu que le nationalisme occupera toujours le terrain de la critique sociale.

Pour beaucoup de gens, le nationalisme est cette utopie qui, ayant pris un essor considérable à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, vise à créer une forte expression politique afin de légitimer les droits de l’État sur la classe populaire. Il s’efforce de maintenir une unité dite fictionnelle puisque comme l’explique Anderson dans son œuvre « L’imaginaire National », l’idée nationaliste est imaginaire du fait que: « Les membres de la plus petite des nations ne connaitront jamais la plupart de leurs citoyens: jamais ils ne croiseront ni n’entendront parler d’eux […] l’image de leur communion vit donc dans l’esprit de chacun[1]».

Pour d’autres, le nationalisme est une forme de conscience collective dynamique qui, transmise de génération en génération, se traduit par des expressions culturelles traditionnelles forgeant l’identité nationale. Smith fait mention d’une analyse similaire dans son livre « Identité Nationale » dans lequel il soutient que le nationalisme est un sentiment prémoderne culturel et ethnique qui habite un peuple partageant un territoire historique, des mythes et une mémoire historique, une culture populaire, une économie et des droits légaux, etc.[2]

Mon professeur et mes compagnons de classe explorèrent de fond en comble les deux approches et échangèrent de manière intense et fougueuse des arguments très pertinents. L’un des étudiants proposa que le nationalisme se traduise par la fierté d’appartenir à un pays déterminé, par le respect de sa constitution et de son drapeau, avant de prendre comme exemple concret cette étoffe tricolore attachée à une hampe de l’un des murs de la salle: «  Ce drapeau me rappelle que je suis Américain et que mon hymne national évoque la fierté de mon peuple libre ». À ces mots, mon cerveau s’embarqua dans une activité inhabituelle, celle de réciter mon hymne national. Je murmure le premier couplet puis le deuxième et au troisième, je me mets à bafouiller. Je m’arrête un court instant avant d’entamer le prochain. Mon Dieu! Je ne me souviens plus du reste. Je tentai de me rappeler de façon acharnée du quatrième couplet de la Dessalinienne, puis, au bout de cinq minutes, je m’avouai à contre- cœur: « J’ai oublié mon hymne ».

S’il en est le cas pour moi, il doit en être pareil pour bien d’autres concitoyens. C’est alors que je me mis à ressasser des faits marquants découlant de l’attitude antinationaliste de mes semblables. Je pensai à ce moment où ce fameux chauffeur de camionnette, en voulant dépasser mon père, l’insultait car il roulait trop lentement à son goût. À ce manifestant furieux qui, pour réclamer ses droits, lançait des pierres sur notre « il était une fois » Palais National. Je me souvins également de ce conducteur trop pressé qui continuait sa route au moment de la montée du drapeau. Et de notre cher « Nègre Marron », patrimoine national, élément symbolique de notre histoire qui fait référence notamment aux révoltes contre l’esclavage. La rumeur raconte que cette sculpture en bronze fut envoyée en France pour sa restauration sous le gouvernement éphémère de Boniface Alexandre en 2005; pourtant, celle qui occupe aujourd’hui la « Place du Marron Inconnu » est en fer creux.

Des illustrations similaires sont légions et sont souvent passées sous silence. Où est donc passé notre nationalisme? Cette conscience collective qui nous lie l’un à l’autre par le respect de nos valeurs et par l’expression de notre fidélité à notre nation. Notre esprit nationaliste est mort, dois-je conclure. Haïti a connu, depuis 1804, une succession de crises tant sur les plans social, politique, économique et même culturel. On ne parle plus de projet collectif; en Haïti, c’est le temps du Naje Pou Soti où chacun se bat pour la sauvegarde de ses avantages personnels et acquis. Avec le temps, cette communauté imaginaire dont parle Benedict Anderson a disparu, même dans nos pensées. Il traduit ce changement profond dans notre conscience comme une caractéristique d’amnésie[3].

Les crises politiques à répétition en Haïti reflètent la haine, la violence et l’intolérance d’une nation. A l’occasion des manifestations de rues du 7 Février 2015 contre la hausse des prix des produits pétroliers et le départ du gouvernement Martelly, les nouvelles radio diffusées reportent que des manifestants ont déversé partout sur leur passage des immondices. Cette attitude diffère de loin du comportement des révoltés de 1986, par exemple, qui eux exprimaient un certain respect des autres et des biens publics. De plus, dans le temps, les slogans utilisés témoignaient d’un malaise collectif alors qu’aujourd’hui, on décèle un manque d’unité autour de l’objet des manifestations. Chacun aborde le problème à sa manière et selon ses intérêts. Pour cause, les manifestations contre la hausse des prix des produits pétroliers sont, chaque jour, lancées par des acteurs différents.

Cependant, Anthony Smith, lui, note que « [le Nationalisme] est toujours là, en effet, il fait partie de l’ordre naturel, même s’il est immergé dans les cœurs de ses membres. La tâche du nationaliste est tout simplement de rappeler ses compatriotes de leur passé glorieux, de sorte qu’ils puissent recréer et revivre ces gloires [4] ». Si l’on accorde foi aux propos de cet auteur, il faut déduire que notre nationalisme n’a pas disparu. Il est plutôt plongé dans un coma profond. De son côté, Anderson suggère, dans la même perspective, la faisabilité du projet de Smith par la documentation et la narration de nos évidences historiques[5]. Ce devoir incombe à tous ceux ayant une tribune: le prêtre du haut de sa chaire, le professeur en salle de classe, les tribuns politiques, les détenteurs de micro et également les parents. Dans une mouvance intégrée, tous sont responsables du réveil de notre mémoire… de la Dessalinienne oubliée!

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Élodie Herard

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[1] Benedict Anderson, « L’imaginaire National », p. 49.
[2] Anthony Smith, «  Identité Nationale », p. 14.
[3] Benedict Anderson, « L’imaginaire National », p. 204.
[4] Nations et Nationalisme », p. 18–19.
[5] Benedict Anderson, « L’imaginaire National », p. 204.

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