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J’ai Ă  te parler…

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Je l’entends se garer dans notre parking. Je l’attends dans notre salle Ă  manger en bois de cèdre. Le buste droit, les mains liĂ©es tantĂ´t sur le meuble, tantĂ´t sous le menton, le regard inquiet. J’ai l’air calme mais ce n’est qu’en apparence.

En rĂ©alitĂ©, j’ai l’estomac nouĂ©, la gorge sèche. Je revis mes peurs, comme  il y a seize ans dans la salle obscure de ce charlatan. Myrlande, ma condisciple de classe, tenait mes mains moites, me rĂ©confortant durant cette Ă©preuve.  L’uniforme de l’Ă©cole congrĂ©ganiste que je portais rendait la scène encore plus glauque. Ma camarade m’y avait emmenĂ©e, elle m’avait promis que cette procĂ©dure Ă©tait sans risque… Elle et tant d’autres, avant moi, avaient bĂ©nĂ©ficiĂ© des services de ce “Docteur”. Nous avons zigzaguĂ© dans les couloirs de ce bidonville de Carrefour-Feuilles par la chaleur d’un après-midi du mois de juin Ă  Port-au-Prince. Il Ă©tait assis sur la minuscule galerie de sa maison jouant au bĂ©sigue avec d’autres hommes. Par leurs regards et ceux d’autres riverains, j’ai compris qu’ils connaissaient dĂ©jà la raison de notre prĂ©sence en ces lieux. Nous Ă©tions diffĂ©rentes du paysage avoisinant…

Le «docteur» Ă©tait un homme noir poilu de taille moyenne. Il traĂ®nait du pied: je ne sais pas s’il fallait attribuer cela au fait que  les bandes de ses sandales ne tenaient plus ou plutĂ´t Ă  une dĂ©marche naturellement lente. Il Ă©tait vĂŞtu d’une chemise hawaĂŻenne dĂ©braillĂ©e oĂą les rares cocotiers qui y apparaissaient encore Ă©taient trouĂ©s, d’un pantalon khaki court qui semblait ne plus pouvoir rĂ©sister Ă  son gros ventre, bref des vĂŞtements abimĂ©s, leur nettetĂ© aussi questionnable que l’odeur de sueurs rancies qui Ă©manait de lui.

Myrlande avait devinĂ© ce qui se passait dans ma tĂŞte Ă  travers ma mine effroyable. Elle pressa ma main fermement comme pour m’empĂŞcher de me sauver. «Fabienne, ou nan mal, ou nan mal nèt». Je concĂ©dai et j’eus la rĂ©action d’un cochon que l’on conduisait Ă  l’abattoir. RĂ©signĂ©e, je laissai le «docteur» fermer la porte derrière moi. J’ai eu la sensation que c’était un chemin de non retour, comme un pacte signĂ© avec Lucifer. Il ne disait rien, il rĂ©clama son dĂ», mes maigres Ă©conomies, avant de commencer. On dit qu’il avait travaillĂ© pendant longtemps dans le cabinet d’un gynĂ©cologue. Qu’il avait tellement assistĂ© Ă  ce genre d’interventions, qu’il les avait maitrisĂ© et Ă©tait devenu «mĂ©decin sur le tas». A son renvoi de ce cabinet pour des raisons jamais Ă©lucidĂ©es, il se mit Ă  son compte et officiait Ă  mĂŞme dans sa cuisine rĂ©amĂ©nagĂ©e Ă  cet effet.

J’ai peur.

J’attends Luders pour lui annoncer la nouvelle. Je n’ai pas le choix, je dois faire face Ă  mes responsabilitĂ©s.

LĂ  encore, je ressens mes tripes bouillonner comme quand le bout du cintre froid, dĂ©formĂ©, avait pĂ©nĂ©trĂ© mon sexe. Sans se laver les mains, sans stĂ©rilisation, sans prĂ©paration psychologique, il me zigouilla le bas du ventre. J’Ă©tais un objet, une chose!  Aucun avertissement, aucun ralentissement de sa part malgrĂ© mes pleurs, mes supplications. Myrlande me tenait la main, elle me disait que ça allait finir bientĂ´t. NĂ©anmoins,j’Ă©tais seule Ă  ressentir cette torture…

Je m’Ă©tais jetĂ©e dans la gueule du loup…

La douleur Ă©tait si atroce que je m’Ă©vanouis sur la table de sa cuisine. C’Ă©tait pour quelques minutes aux dires de ma copine. Je me rĂ©veillai Ă  raison de tissu imbibĂ© d’alcool, de gifles et d’injures. Mes souffrances n’Ă©taient  qu’Ă  leur commencement. «Le docteur» avait fini son «intervention», il me chassa des lieux  en me donnant deux serviettes hygiĂ©niques. J’Ă©tais trop fainĂ©ante selon lui. Les filles comme moi lui rendaient la tâche difficile. Si j’avais pu avoir des rapports sexuels, sa mĂ©thode ne devrait en rien me dĂ©ranger !

Tant bien que mal, je rentrai chez moi avec l’assurance de mon amie que tout irait mieux. C’Ă©tait un vendredi, j’Ă©vitai le regard de ma mère, demandant Ă  ma petite sĹ“ur de m’apporter tout ce dont j’avais besoin dans la chambre. J’Ă©tais avertie de la fièvre qui allait suivre dans les prochaines heures. Samedi Ă©tait un nouveau jour, j’espĂ©rais aller mieux. Malheureusement, le mal persistait Ă  me ronger… Ma mère, en pĂ©nĂ©trant  ma chambre, reçut le choc de sa vie en me voyant aussi pâle… les sueurs froides, l’odeur âcre et figĂ© du sang dans la pièce, ma mine de coupable la mit sur la piste. Elle me conduisit en urgence Ă  l’hĂ´pital avec l’aide d’un voisin. ArrivĂ©e Ă  l’hĂ´pital, un vrai mĂ©decin me prit en charge. Le bilan n’Ă©tait pas fameux. Trompes atrophiĂ©es…mais lĂ , l’important Ă©tait de sauver ma vie. L’Ă©quipe mĂ©dicale fit le nĂ©cessaire pour stopper l’hĂ©morragie.  Ma mère m’en a voulu longtemps de m’ĂŞtre laissĂ©e berner par mon petit ami pour avoir des relations sexuelles. En maintes fois, elle avait demandĂ© Ă  ma sĹ“ur et moi d’attendre le mariage avant de passer Ă  l’acte. La fervente catholique qu’elle Ă©tait ne nous a jamais parlĂ© des autres moyens de protection mis Ă  part l’abstinence…

Je voulais prouver Ă  Peterson mon amour. Les mots d’amour Ă©crits dans les feuilles parfumĂ©es achetĂ©es Ă  la pharmacie du Champs-de-mars, les rencontres dans les activitĂ©s inter-scolaires, les bisous, ne suffisaient plus. Pour donner corps Ă  nos sentiments, le garder pour la vie comme il me l’avait promis, il lui fallait une assurance, il lui fallait du sexe. J’avais  fini par acquiescer. Je pensais aussi avoir trouvĂ© l’amour de ma vie.  Du sexe sans Ă©ducation sexuelle par des jeunes adolescents est un terrain minĂ© oĂą tĂ´t ou tard un dĂ©sastre allait survenir. Peterson m’en voulait Ă  l’annonce de cette nouvelle, me disant que je voulais le piĂ©ger. Qu’il ne pourrait pas s’occuper d’un bĂ©bĂ© en terminale… Il Ă©tait vite passĂ© Ă  autre chose: elle s’appelait Nathalie.  Mon seul recours Ă©tait Myrlande qui n’a pas su me conseiller autrement. Ma mère n’Ă©tait pas une option après tous ses discours sur l’abstinence, tous ses rĂŞves de me mettre le voile Ă  mon mariage, toutes ces heures Ă  enseigner dans les meilleures Ă©coles de la capitale pour nous assurer un avenir meilleur, Ă  ma sĹ“ur et Ă  moi, après la mort de mon père par les «dĂ©choukeurs»…

Je ne pouvais pas lui faire ça. Je ne pouvais pas lui donner une bouche en plus à nourrir, de plus que ferais-je de mes rêves? 

Aujourd’hui, j’ai rĂ©ussi ma vie. J’ai une position intĂ©ressante dans une institution bien Ă©tablie. J’ai portĂ© le voile comme le souhaitait ma mère et j’ai Ă©pousĂ© l’homme de mes rĂŞves. Il est gentil, attentionnĂ©, gagne très bien sa vie et est surtout amoureux. Toutefois, je ne saurai pas lui donner ce qu’il dĂ©sire le plus au monde.  Jamais, je ne saurai ce que c’est de porter la vie en mon sein, sentir un petit “nous” grandir en moi.

Deux ans déjà depuis ce beau mariage avec Luders. Nous avions planifié d’avoir un enfant après la première année de noces, pour jouir pleinement de notre lune de miel. Après la première année, chaque mois, il était désolé de voir mes règles apparaître mais me réconfortait me promettant de continuer d’essayer. La semaine dernière, il fit la proposition de consulter un médecin sur notre problème de fertilité. On était jeune et en  bonne santé: où donc pouvait être le problème?

Le compte Ă  rebours Ă©tait lancĂ©. J’ai pris les devants, j’ai Ă©tĂ© voir un spĂ©cialiste. Il m’a confirmĂ© ce que j’ai voulu croire rĂ©versible durant toutes ces annĂ©es : je ne pourrai pas enfanter.

Je prends mon courage à deux mains en le voyant entrer avec son large sourire dans la pièce pour m’embrasser. Il s’assoit sur la chaise à côté en sentant ma froideur.

Je puise dans le peu de force qu’il me reste pour lui dire: J’ai à te parler Luders.

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Lou
I am a woman, a life lover and a pluridimensional human being! Blogger @ Louetsaplume

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