EN UNESOCIÉTÉ

Il y a de cela trente ans Christophe Colomb fut déchouqué et jeté à la mer…

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Je ne me souviens pas avec exactitude ni du jour ni de la date, mais c’était en 1986 après le 7 février, après le départ du dictateur, piteux héritier d’un régime sanguinaire. J’étais en Rhéto et comme chaque soir à la maison, je me mis à regarder le Télé- Journal de la Télévision Nationale d’Haïti.

Dans la retransmission des vociférations des politiciens, des lynchages de macoutes, des crimes de zenglendos ici et là, des « passages à l’infinitif », des tumultes sociaux, des manifestations, des protestations, des micros-trottoirs avec les commerçants, les citoyens, les badauds, un évènement assez spécial retenu toute mon attention.

Le présentateur reporta qu’un groupe d’étudiants de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) avaient déboulonné la statue de Christophe Colomb au Bicentaire, l’avaient trainé dans la boue et le jeté à la mer.

Un des fougueux étudiants interrogé sur la signification de cet acte intriguant déclara : « Nou dechouke Christophe Colomb paske se li menm ki te premye kolon ki blayi esclavaj nan peyi a ki mennen nou kote nou ye a jodya. Nan dechouke estati sa a nap dekolonize mantalite moun yo. ».

Ces paroles résonnèrent à mes oreilles comme des paroles d’évangile. En les entendant, je revoyais ma sœur Danie en classe élémentaire, qui toute jeune comme une automate mémorisait en répétant à tue-tête : « Christophe Colomb découvrît Haïti le 5 décembre 1492… » Ainsi commençait le lavage des cerveaux…

Ce 5 décembre -jour de l’invasion et non de la découverte- était même un jour férié pour cette république noire qui sut la première s’affranchir de l’esclavage, donc étrangement une date qu’il fallait fêter ou commémorer avec honneur par nos gouvernements rétrogrades.  Je me demandais souvent comment les historiens en général et principalement les historiens haïtiens ont-ils pu rapporter qu’un aventurier européen avide d’or et de richesses, sans scrupules, auteur du génocide de tout un peuple autochtone, initiateur d’un des plus grands crimes de l’histoire mondiale que celui de la Traite Négrière, pu « découvrir » un territoire qui était déjà habité par les Amérindiens ? Comme dit le comédien américain Chris Rock, ce n’est pas Christophe Colomb qui découvrit l’Amérique mais ce sont les premiers Américains qui découvrirent Christophe Colomb  et avec lui toute l’horreur des peuples dits civilisés.

Qui pis est : comment une nation qui au prix du sang et de luttes héroïques a obtenu sa liberté commémore-t-elle  le soi-disant jour de sa découverte qui ne lui a apporté que des malheurs et l’esclavage honni ?

Il est donc plus qu’une évidence que les séquelles de la colonisation du pays se manifestent dans la néo-colonisation des esprits, de l’intellect, de la pensée. Une néo-colonisation qui se poursuit jusqu’à nos jours à travers ses avatars de la tutelle politique imposée, de la présence de la MINUSTAH, du néo-libéralisme économique, de l’assistance financière mortelle, de ce que certains croient être la suprématie de la philosophie et des modèles occidentaux. Cette néo-colonisation doit être combattue avec vigueur et bravoure quotidiennement, inlassablement, impitoyablement dans nos actions et dans nos écrits.

Ces étudiants de l’UEH étaient des avant-gardistes lumineux qui ont semé dans mon esprit le grain d’une pensée décolonisée sur notre histoire et notre vécu, d’une analyse critique et décomplexée de nos travers sociaux et d’une poursuite constante du savoir, de la connaissance, de la démocratie « total-kapital » et d’une remise en question iconoclaste des idées reçues depuis des et des générations.

Ils avaient eu raison de déchouquer Colomb !

Patrick André

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La rédaction de Ayibopost

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